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Fiche anthropométrique

  • NOM : BUHAGAR
  • PRENOM : Chantal
  • PSEUDO : –
  • AGE : 61 ans
  • PROFESSION : Psychosociologue – Consultante

COMPTE-RENDU D’INTERROGATOIRE.

 

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Avez-vous déjà été victime d’un acte de harcèlement de rue (ou ailleurs) ? Comment avez-vous réagi ?

Un chauffeur de taxi me ramenant chez moi, tard le soir après un retour de mission, constate en arrivant, que nulle lumière n’est allumée dans la maison. Après les allusions classiques au « manque de mari pour m’attendre » il insiste pour prendre un verre. Je sors rapidement de la voiture dès la course réglée, je récupère ma valise dans son coffre et la pose au sol, pour chercher mes clés. Furieux, il recule et roule dessus, s’enfuit et la trainant sur quelques mètres. Le lendemain, je contacte sa société, explique, donne son numéro inscrit sur la facture : la femme au téléphone me dissuade « il va perdre son travail »… Je lâche l’affaire, soumise à la pression et la culpabilité… comme beaucoup de femmes.

Quelles solutions voyez-vous pour bannir le harcèlement de rue ?

Militer, encore et toujours. Dénoncer, attirer l’attention, signifier sans cesse que « non, ce n’est pas banal ». Eduquer, garçons et filles.

Je pense aussi que des actions fortes, marquant les esprits y compris suscitant des reactions d’opposition, sont utiles : elles provoquent des débats, des prises de consciences. Je ne crois pas au « passage en douceur » : il a largement prouvé son inefficacité !

Avez-vous été victime ou confrontée à un acte de discrimination au travail ? Lequel ?

Lors d’un recrutement, le décideur a clairement préféré un homme ; cela m’a été expliqué par un des associés, qui s’y était opposé et avait défendu ma candidature, mais on lui a oppose : « elle a un enfant, elle ne tiendra pas le rythme de travail, les déplacements« … Comme si je ne connaissais pas les contraintes de mon boulot !

On parle beaucoup de la place des femmes en ce moment (Grand prix d’Angoulême, moins de femmes au gouvernement depuis le remaniement…). Pensez-vous que l’on en fait assez à l’heure actuelle pour faire bouger les choses ?

Clairement non, puisque ça ne bouge pas ! Sur les réseaux sociaux, de très nombreuses actions sont diffusées, des messages tournent en permanence (dont les miens ! ) et je constate à quel point les institutions, les groupes de décideurs, les comités directeurs et autres têtes pensantes sont masculines à 95% ! On n’a jamais aussi peu nommé de femmes dirigeantes depuis 2011 (Le Figaro du 20 avril 2016). Et ce n’est pas mieux dans le numérique.

Sur Twitter, on voit moult photos de colloques ou évènements divers, avec seulement des hommes à la tribune : c’est hyper fréquent.

Même à République dans le mouvement #Nuitdebout, les prises de parole sont à 80-90% celles des hommes. Et lorsque des jeunes femmes prennent le micro, de nombreux/nombreuses participant(e)s en profitent pour discuter entre eux/elles : les femmes sont nettement moins écoutées/respectées que les hommes !

A votre avis, quelles actions sont ou seraient les plus efficaces à l’heure actuelle ? Faut-il instaurer des quotas de femmes ? Renforcer des actions plus fortes comme le font les Femen ?

Le plus gros boulot est danss l’éducation des ados : la régression depuis ma propre jeunesse (celle de la creation du MLF) est phénoménale ! C’est un recul constant des mentalités ; les jeunes filles elles-mêmes sont alourdies du poids de cette culture machiste. Les actions fortes des Femen ou de La Barbe par exemple, contribuent à dénoncer. Les quotas eux, contribuent à imposer. Il nous faut aussi éduquer. C’est l’articulation des 3 qui finira par être efficace.

Pensez-vous que la bande dessinée ou d’autres médias culturels, la pop-culture en particulier, soient de bons moyens de lutter contre l’exclusion et la maltraitance faites aux femmes ?

Oui bien sûr, mais là aussi, y’a du boulot ! Désolée, mais la BD est encore très souvent machiste, de mon point de vue ! Les femmes sont des caricatures d’objets sexuels ou a minima, affublées de comportements et manies très « genrées » qui les enferment dans les vieux stéréotypes. Pour moi, la jeune génération ne se démarque pas suffisamment du schéma patriarcal.

De plus, bien des medias culturels sont soumis aux critères sexistes de la publicité des marques ou de la promotion d’émission TV fortement avilissantes pour les femmes. Les series televisées sont dramatiquement violentes pour les femmes : on voit même des viols filmés comme si c’était un « jeu érotique » ! C’est à vomir !

Je ne vois pas beaucoup d’artistes et créateurs s’opposer ouvertement à ces schémas !

Que vous évoquent les thèmes abordés dans BITCH PLANET ?

Que le rapport de violence entre les sexes, ne me réjouit guère…

Et aussi, qu’il y a toujours des femmes complices de la violence des hommes sur les autres femmes, des femmes soumises et qui acceptent cette soumission – les conformes.
Au début du MLF, on discutait beaucoup de ce type de femmes là : soumises aux diktats patriarcaux, donc elles-mêmes victimes ? ce qui reviendrait à les infantiliser, à leur retirer leur libre arbitre et donc à les regarder comme les hommes les regardent. Ou bien complices engagées, donc alliées actives du système ? dans ce cas, nous les considérions comme « adultes » et libres de leurs choix et donc nous devions combattre leurs postures autant que celles des hommes…

Pensez-vous que notre société ait progressé sur les questions de discriminations faites aux femmes depuis 10 ans ?

Non pas du tout, je pense que notre société a régressé comparativement à l’élan féministe des années 70 à 90.

La publicité, les films, les media en general sont hyper sexistes : diffusion de propos et images dégradants, usage constant du corps des femmes à des fins commerciales, vêtements attirant l’attention sur les formes féminines alors même qu’ils sont souvent disgracieux et particulièrement inconfortables… ou alors, corps aliénés et empêtrés dans des couches de tissus noirs, désignant à tous que, dessous, se cache un corps de péché !

Le plus violent pour moi, reste l’utilisation fortement érotique du corps des trés jeunes filles dans la mode (au sens global du terme) : au fil des années, l’érotisation constante de notre société s’est banalisée. Plus personne ne voit que le regard porté sur ces enfants est pédophile !

Notre société n’a de cesse de reprendre du terrain partout où les femmes en avaient conquis. Le droit à l’avortement est toujours menacé, la contraception reste peu utilisée dans certains milieux sociaux, les femmes diplômées sont toujours moins payées que leurs collègues hommes, et les ados sont les proies préférées des prédateurs.

Les statistiques de la lettre de l’observatoire national des violences faites aux femmes (publication de novembre 2015) sont effrayantes :

–         en 2014, 118 femmes ont été tuées par leur conjoint(e).

–         chaque année, 223 000 femmes âgées de 18 à 75 ans sont victimes de violences conjugales dans ses formes les plus graves.

En moyenne, chaque année 84 000 femmes sont victimes de viols ou tentatives de viol

Quelles solutions préconiseriez vous pour enrayer ces statistiques ?

Une éducation clairement engagée dans la voie du respect mutuel et de l’égalité de traitement. Mais aussi des sanctions fortes et exemplaires vis à vis des coupables, qu’il faut faire connaitre.

Il faudrait également obtenir l’engagement mediatisé de figures reconnues par tous les milieux sociaux (dans le schow business par exemple, ou le sport…) : ces femmes et ces hommes sont des « surfaces d’identification » pour beaucoup de gens ; ils pourraient soutenir et porter une parole juste et militante.

Bien sûr, la présence de plus de femmes aux postes décisionnaires est indispensable !

De façon globale, notre société souffre d’un sérieux manque de débat ! A vouloir être consensuel du type « toutes les idées sont respectables » et « tout le monde a le droit de vivre comme il veut », on en arrive à une forme d’indifférence aux souffrances et à la domination. Il faut redonner des arguments et des débats contradictoires, retrouver l’intérêt de ne pas être d’accord, de s’opposer fermement aux idées nauséabondes, car non, « toutes les idées ne se valent pas ».

Que retenez-vous de la lecture de BITCH PLANET ?

Une violence physique fort présente ; je n’y suis pas habituée car je m’en protège habituellement.

Une mise en perspective astucieuse des pubs et injonctions actuelles, celles que nous subissons ici et maintenant, à peine détournées pour se situer dans l’univers de Bitch Planett mais il n’en faut pas beaucoup pour faire le lien !

Malgré tout, l’impression que « c’est trop USA ; ça ne peut pas correspondre à l’Europe ». Les marqueurs sociaux et culturels me semblent trop USA ==> est-ce que ça va suffisamment parler aux femmes et hommes, ici ?

Bien sûr, c’est assez proche de l’univers des banlieues pauvres de nos grandes villes (notamment avec ce rapport de force homme/femme constant et très physique en effet)

Ce récit d’anticipation vous semble-t-il si éloigné que ça de notre réalité ?

Les rapports de force actuels sont traduits dans Bitch Planet de façon radicale et surtout physique. Dans notre réalité, ils sont un peu plus « subtils« , plus pervers, ce qui les rend moins détectables donc moins faciles à dénoncer. Mais on retrouve clairement la domination sexiste comme un des aspects de la domination des uns sur les autres. Même si la domination machiste est mise en avant, on voit bien que c’est une des facettes de l’emprise globale de quelques hommes sur l’ensemble des humains, y compris donc sur d’autres hommes. Et ça, c’est totalement actuel.

Et vous, dans l’univers de BITCH PLANET, seriez-vous jugée nonconforme (NC) ? Pourquoi ?

Sans aucun doute ! Ma propre adolescence est une révolte « à couteaux tirés » avec mon père et mon milieu social. Dans mon collège de banlieue, j’étais la seule fille à étudier le latin (indispensable à l’époque pour ne pas finir en usine) puis la seule orientée vers le lycée: nous cumulions les effets du sexisme et du déterminisme de classes sociales ; les filles de parents ouvriers, ça fait couture ou coiffure mais ça n’étudie pas ! Je me suis battue pour échapper à cet avenir-là….D’autant que ma mère et mes tantes étaient toutes coiffeuses ou couturières 😉

A la maison, la 1ère fois où j’ai voulu sortir le soir, à 17 ans, je l’ai clairement annoncé comme tel à mon père et non pas « demandé s’il voulait bien… » Il était suffoqué :

– Et pour aller où ?… »

– A une reunion du MLF. »

Il ne m’a plus adressé la parole pendant 5 ans !

En revanche, la violence physique me fait peur. C’est comme une sorte d’interdit moral. A cause de ça, je n’aurais jamais survécu dans Bitch Planet !

 

ET VOUS, ÊTES-VOUS NON-CONFORME ?

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