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Fiche anthropométrique

  • NOM : Hertogs
  • PRENOM : Dyane
  • PSEUDO : –
  • AGE : 31 ans
  • PROFESSION: Chargée de communication

COMPTE-RENDU D’INTERROGATOIRE.

 

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Avez-vous déjà été victime d’un acte de harcèlement de rue (ou ailleurs) ? Comment avez-vous réagi ?

En ce qui concerne le harcèlement de rue, je n’échappe pas à cette règle qui parle de 100% des femmes qui en sont victimes. Mais je m’estime particulièrement chanceuse de ne pas y être confrontée fréquemment. Ma réaction dépend généralement de la situation, mais le plus souvent je choisis purement et simplement d’ignorer la personne qui me harcèle. C’est une solution de facilité mais c’est rapide et, au vu de mon petit gabarit, ça a l’avantage de ne pas me mettre dans une situation dangereuse.

Il m’arrive de faire face si je me sens suffisamment sûre de moi, mais pour être honnête, cela représente une minorité de cas. Par contre, j’essaie depuis deux ans de venir en aide à d’autres femmes dans cette situation. C’est psychologiquement plus ‘simple’ puisque l’on est tout de suite deux face à un causeur de troubles… J’espère qu’un jour cette pratique se généralisera.

Quelles solutions voyez-vous pour bannir le harcèlement de rue ?

Afin de mettre un terme à ces pratiques, je pense que seule l’action combinée de l’éducation des plus jeunes, le transfert de la culpabilité des victimes vers les harceleurs, la sensibilisation des adultes et la répression des faits avérés pourront être efficaces, même si cela prendra probablement une bonne dizaine d’années avant que les effets ne puissent être visibles.

Avez-vous été victime ou confrontée à un acte de discrimination au travail ? Lequel ?

J’imagine que l’on parle ici de discrimination liée au genre. Pour répondre à cette question, je trouve que la première partie de cette citation de Charlotte Whitton est particulièrement adaptée : “Quoiqu’elle fasse, la femme doit le faire deux fois mieux que l’homme afin qu’on en pense autant de bien. Heureusement, ce n’est pas difficile. »

En une dizaine d’années et quatre postes stables, de telles situations (dont j’ai pu être victime ou témoin) arrivent régulièrement, à tous les niveaux, de la part d’hommes aussi bien que de femmes. J’ai moi-même été à l’origine de certaines d’entre elles, ce que je reconnais aujourd’hui mais dont je ne suis pas fière. L’éducation continue sur ces problématiques m’a permis d’évoluer, c’est pourquoi je défends toujours l’idée de sensibiliser.

On parle beaucoup de la place des femmes en ce moment (Grand prix d’Angoulême, moins de femmes au gouvernement depuis le remaniement…). Pensez-vous que l’on en fait assez à l’heure actuelle pour faire bouger les choses ?

Tout comme pour le harcèlement de rue, il n’y a pas de solution miracle. Il faut retrousser nos manches, reconnaître nos erreurs et nos travers personnels pour aller de l’avant. L’éducation est une solution à long terme mais dont les effets sont indéniables. Pour cela, il faut sensibiliser les parents, les futurs parents, le corps enseignant,… Sans aller vers une discrimination positive, je trouve que l’on n’en fait hélas pas assez actuellement à ce niveau.

A votre avis, quelles actions sont ou seraient les plus efficaces à l’heure actuelle ? Faut-il instaurer des quotas de femmes ? Renforcer des actions plus fortes comme le font les Femen ?

Je n’aime pas cette idée de discrimination positive, qui décrédibilise les élues même si elles sont méritantes. Les actions choc ne me semblent pas non plus le meilleur moyen de convaincre, car je ne comprends pas comment insulter quelqu’un peut l’amener à changer d’avis sur un sujet, quel qu’il soit…

Encore une fois, peut-être qu’une vigilance accrue sur ces sujets dans le dialogue ambiant (production artistique, publicité, presse, supports éducatifs, etc.) pourrait participer à un assainissement des injonctions faites aux femmes (et aux hommes). Le discours éducatif (des parents et de l’éducation nationale) peut également être réfléchi, car si dans certains domaines traditionnellement réservés aux hommes (arts, sciences, techniques, etc.), on peut observer que les promotions sont composées d’un nombre significatif de jeunes femmes talentueuses, leurs nombres chutent dès l’entrée dans la profession. En effet, celles-ci ont intériorisé au moins deux décennies de réflexions concernant la conjugaison d’une vie professionnelle intense et d’une vie familiale… avec autant de pressions externes et bienveillantes dont sont exemptés les hommes, il n’est pas possible pour toutes de tenir bon le cap qu’elles s’étaient fixé et celles-ci basculent vers des emplois plus acceptés par leur entourage et par la société.

Pour moi, l’éducation est notre meilleure chance d’arriver à évoluer.

Pensez-vous que la bande dessinée ou d’autres médias culturels, la pop-culture en particulier, soient de bons moyens de lutter contre l’exclusion et la maltraitance faites aux femmes ?

Toutes les formes, tous les supports sont bons pour refléter la réalité de ce qu’est la vie d’un être humain au 21ème siècle. Assez de ces situations stéréotypées d’un autre âge que l’on nous ressert perpétuellement ! La faute ? Les producteurs de contenu qui nous disent que c’est la seule chose que veut le public.

Mais aussi au public qui se dirige vers la facilité et le confort de ce qu’il connait. La fiction est un bon moyen de s’identifier à un personnage fort, quels que soient son genre et ses préférences. On commence à le voir depuis quelques années dans des productions destinées au grand public. Un exemple récent est le film produit par Disney (ça vaut le coup d’être souligné quand même !) “À la poursuite de demain” où les deux protagonistes (une adolescente et un cinquantenaire) font avancer l’intrigue à la fois ensemble et séparément. Ils savent se débrouiller de manière individuelle, mais cela ne les empêche jamais d’aider ou de se faire aider. Il n’y a pas d’intrigue romantique entre eux, ça permet aux spectateurs de pouvoir s’identifier à l’un ou à l’autre.

Que l’on aime ou pas l’histoire du film, je trouve personnellement qu’il devrait être pris en exemple pour les efforts à ce niveau.

Que vous évoquent les thèmes abordés dans BITCH PLANET ?

Dans ce récit de fiction, les auteurs ont beaucoup poussé le concept du patriarcat et les femmes qui n’arrivent pas à rentrer dans le carcan des exigences de cette société dystopique sont envoyées en camps de ré-éducation. Leur incarcération fait même l’objet d’un show télévisé… J’avoue ne pas savoir par où commencer tellement les possibilités sont nombreuses !

Commençons peut-être par ces fameux camps de ré-éducation qui nous renvoient aux heures les plus sombres de l’Histoire : Russie, Chine, Allemagne, etc. Le qualificatif de ré-éducation utilisé dans Bitch Planet masque de la même manière la cruelle réalité puisque personne n’en ressort vivant. Il y a dans cette histoire une véritable volonté d’éradiquer un “mal” par des actions jugées “nécessaires”, mais les personnages créés par Kelly Sue DeConnick vont jusqu’à utiliser cet outil de répression comme un levier éducatif grâce au pouvoir de la télévision. L’utilisation des médias comme outil de propagande est un moyen terriblement efficace d’ancrer un message dans les esprits. Mais avec ce levier scénaristique, elle arrive à dénoncer avec clarté et puissance les dérives possibles du patriarcat.

En transposant le récit dans un futur pas si proche et sur une autre planète, elle peut éviter de froisser certaines sensibilités personnelles afin de faire passer son message, comme le dit généralement le message au générique : “toute ressemblance avec des personnes ou des événements existants ou ayant existé est pûrement fortuite »

Cela fait partie des raisons pour laquelle j’aime la science-fiction car c’est un genre qui permet de dénoncer des problématiques actuelles en provoquant moins de réactions de rejet chez le lecteur ou le spectateur.

Les problèmes liés au paternalisme et à une société basée sur le patriarcat à ses extrêmes sont également intéressants. Les modèles érigés dans cette dystopie correspondent à un idéal supposé : les femmes ont des corps de mannequin, des lèvres pulpeuses, un sourire permanent, elles sont soumises aux décisions de leur mari et dépendantes d’un corps gouvernemental uniquement composé de « pères ».

De manière caricaturale, ce premier tome fait la distinction entre les femmes respectueuses de l’ordre moral et celles qui, jugées non-conformes, sont écartées afin de ne pas propager le mauvais exemple. Comme dans la société actuelle, être non conforme ne peut se résumer à une vie hors-la-loi, puisque d’autres critères peuvent aussi nous écarter de la « normalité » : un physique hors du commun, une couleur de peau, des préférences sexuelles, des attitudes différentes, des opinions tranchées… De telles injonctions multiples et contradictoires sont déjà en place aujourd’hui (il faut s’habiller de manière féminine mais pas sexy, il faut sourire mais être prise au sérieux, manger avec appétit mais pas trop, faire du sport sans être musclée, être intelligente sans être menaçante, avoir des affinités pour les activités masculines sans être spécialiste…) et les femmes ont fréquemment du mal à garder l’équilibre.

Les femmes de la société dépeinte dans Bitch Planet marchent littéralement sur le fil du rasoir puisqu’elles risquent leur vie avec la menace permanente de la colonie pénitentiaire. Notons aussi cet unique exemple de l’ingénieur qui ose demander son avis à sa femme concernant une mission professionnelle et auquel son collègue conseille de garder cette remarque pour lui. Comme quoi, dans une situation où les hommes bénéficieraient de tous les privilèges, certains remettent en cause l’ordre établi à leur échelle et j’espère voir plus d’anecdotes allant dans ce sens dans les prochains volumes. Le patriarcat pèse plus sur les femmes que sur les hommes mais nous pouvons tous bénéficier d’une réelle égalité.

Pensez-vous que notre société ait progressé sur les questions de discriminations faites aux femmes depuis 10 ans ?

Oui et non. On en parle de plus en plus, il existe des mesures, des études. Dans les faits, il ne se passe pas toujours grand chose à l’échelle de l’individu. Les victimes de discriminations sont encore considérées comme les coupables de leur propre destin.

Rares sont celles qui saisissent les possibilités légales qui leur sont offertes, de peur de subir la vindicate populaire.

De plus, je pense que l’anonymat relatif qui existe dans les grandes villes ainsi que sur Internet participe à une certaine dégradation des rapports humains à tous les niveaux, dont celui des discriminations envers les femmes. Dans un milieu géographique ou virtuel de petite taille où tous les membres d’un groupe se connaissent, il est difficile de “dévier” des bons comportements sous l’œil de gens attentifs.

Mais à partir du moment où l’on est certain de ne connaître personne et de ne pas recroiser une victime potentielle, la seule chose qui pourrait arrêter un prédateur potentiel est sa conscience face à une certaine facilité. Encore une fois, avec une éducation base sur l’altruisme et le respect de l’autre, cette voie de la facilité peut rester tentante mais fera peut-être plus l’objet d’une réflexion au lieu d’une action dégradante. Si cela peut éviter des insultes ou des lynchages collectifs, tout le monde y aura gagné.

 

Les statistiques de la lettre de l’observatoire national des violences faites aux femmes (publication de novembre 2015) sont effrayantes :

–         en 2014, 118 femmes ont été tuées par leur conjoint(e).

–         chaque année, 223 000 femmes âgées de 18 à 75 ans sont victimes de violences conjugales dans ses formes les plus graves.

En moyenne, chaque année 84 000 femmes sont victimes de viols ou tentatives de viol

Quelles solutions préconiseriez-vous pour enrayer ces statistiques ?

On revient ici sur des thématiques que j’ai abordé précédemment, l’éducation depuis le plus jeune âge, la responsabilité des médias et des publicitaires ainsi que le transfert de la culpabilité des victimes sur les bourreaux. Lorsque l’on montre à travers tous les supports de communication que les femmes sont dépendantes des hommes, on habitue le public à répéter les mêmes schémas :

  • dans les textes descriptifs des manuels scolaires
  • dans les exemples données par les dictionnaires
  • lorsqu’une œuvre montre un personnage féminin utilisé comme un objectif ou comme étant systématiquement fragile et en besoin d’assistance
  • quand la publicité glorifie la domination physique de l’homme sur la femme
  • lorsque l’on attribue des qualités à un genre plutôt qu’à une personnalité…

Il faut également partir du principe qu’une femme qui dénonce une agression physique, sexuelle ou psychologique dit la vérité, au lieu de mettre systématiquement en doute son comportement, son accoutrement, son apparence physique, son métier, ses motivations. Si quelqu’un se plaint d’un vol de téléphone portable, il n’y a personne pour remettre sa parole en doute. Lorsqu’une femme se plaint de violences, elle doit actuellement commencer par prouver qu’elle est une “bonne victime” (habillée avec décence, pas d’alcoolémie, accompagnée, pas menteuse, ne pas attendre que l’abus soit répétitive, etc.) pour être crédible.

Il faut également augmenter le nombre de structures d’accueil pour permettre à ces femmes de fuir le foyer conjugal avant que l’irréparable ne soit commis.

N’oublions hélas pas non plus que les hommes victimes de ces mêmes violences sont encore moins écoutés que les femmes…

Et vous, dans l’univers de BITCH PLANET, seriez-vous jugée non-conforme (NC) ? Pourquoi ?

Définitivement oui ! Et à tellement de niveaux !

Je ne souhaite pas me marier (mais je le souhaite à ceux qui le veulent), j’adore les enfants mais je n’en désire pas, je défends le mariage et l’adoption pour les couples homosexuels depuis déjà quinze ans et à un niveau plus personnel j’ai choisi ma voie sans tenir compte des très fortes injonctions paternelles. Je suis également ouvertement féministe, je suis persuadée que la sexualité doit être plus libre, j’ai un sale caractère, je dis ce que je pense (avec des pincettes), je prends la plupart des décisions de manière autonome.

À un niveau plus global, je sais avoir tendance (en toute bonne foi) d’utiliser trop souvent au goût de certains des formes interrogatives telles que “pourquoi ?” et “et si on essayait comme ça ?” qui peuvent laisser à penser que je cherche à remettre en cause l’ordre établi, le status quo… alors que je cherche simplement à faire de mon mieux en évoluant.

Certains de mes loisirs sont également généralement considérés comme traditionnellement masculins puisque j’apprécie l’informatique, les sciences, l’aéronautique, la science-fiction. Ce qui ne m’a jamais empêchée d’apprécier les chaussures ou le vernis à ongles (je déplore d’ailleurs que les hommes n’aient pas accès à des gammes aussi variées dans la composition de leur tenue ou de leur apparence… serait-ce également une cause de non conformité ?). Si nous étions aux Etats-Unis, il est fortement possible que mon athéisme de toujours (non baptisée et pas d’éducation religieuse) me poserait des problèmes similaires. Sans compter que je râle beaucoup et que je ne souris pas assez souvent, des qualités jugées peu féminines

Soyons honnêtes, dans l’univers de Bitch Planet, je n’aurais aucune chance de passer à travers les mailles du filet !

ET VOUS, ÊTES-VOUS NON-CONFORME ?

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community.manager@glenat.com

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