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Fiche anthropométrique

  • NOM : Sztulcman
  • PRENOM : Elsa
  • PSEUDO : –
  • AGE : 33 ans
  • PROFESSION: Éditrice

COMPTE-RENDU D’INTERROGATOIRE.

 

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Avez-vous déjà été victime d’un acte de harcèlement de rue (ou ailleurs) ? Comment avez-vous réagi ?

Oui, de nombreuses fois. J’ai été suivie jusque chez moi, interrogée sur mes sous-vêtements en plein metro, sifflée ou insultée dans la rue… Comme TOUTES les filles et femmes de ma connaissance ! Je ne crois pas avoir réagi de la manière la plus intelligente ni la plus prudente, la plupart du temps: je m’énerve vite et fort. Sur le moment, essayer de raisonner l’emmerdeur ou tenter de lui faire comprendre ce que son attitude a de problématique ne m’intéresse pas. Je veux juste lui faire savoir de la manière la plus vigoureuse possible quelle pathétique sous-merde il est à mes yeux. Donc je lui gueule dessus et on frôle le syndrome de la Tourette !

Quelles solutions voyez-vous pour bannir le harcèlement de rue ?

La première évidence qui me vient en tête n’a pas de lien direct avec le harcèlement de rue et il faudrait sans doute des années avant qu’une mesure de ce genre porte ses fruits, si elle pouvait être appliquée (à l’heure actuelle, il faut admettre qu’elle n’est pas réaliste car aucun pouvoir public n’a cette prérogative) : il s’agirait d’effacer de l’espace public toute representation sexualisée de la femme à des fins commerciales. Plusieurs décennies de presse et de publicité ont minutieusement mis en place cette idée implicite que le corps féminin est une marchandise offerte, à la disposition de tous. Commencer par bannir cette idée des rues comme des esprits me parait assez capital.

A plus court terme et de manière plus directe: plans de communication dans les transports en commun, sensibilisation et formation des agents de régie de transports et pourquoi pas en entreprise, intervention en milieu scolaire, renforcement des sanctions, remodelage des espaces publics…

Mais ces mesures n’ont guère de sens si ells ne s’appuient pas sur une réflexion bien plus profonde sur l’idéologie souvent inconsciente dont témoigne le harcèlement.

Avez-vous été victime ou confrontée à un acte de discrimination au travail ? Lequel ?

Non, je ne crois pas. J’ai eu la chance d’avoir un parcours un peu atypique qui m’a fait évoluer rapidement aussi bien en terme de poste que de revenu : je n’ai jamais été en concurrence avec un homme ni au service d’un homme. Mais je pense faire partie d’une petite minorité bien vernie !

On parle beaucoup de la place des femmes en ce moment (Grand prix d’Angoulême, moins de femmes au gouvernement depuis le remaniement…). Pensez-vous que l’on en fait assez à l’heure actuelle pour faire bouger les choses ?

Non, loin de là. Les revenus sont toujours inégaux (à diplôme égal, une femme gagne toujours 20% environ de moins qu’un homme) et le taux de chômage des femmes toujours supérieur ; la mixité professionnelle ne concerne qu’une infime minorité de filières (savez-vous conjuguer “ingénieur” au féminin et “sage-femme” au masculin ?) ; les postes à responsabilité, notamment en politique, restent très largement occupés par des hommes ; les violences verbales, physiques ou sexuelles sont quotidiennes.

Le partage des tâches ménagères a sans doute évolué, mais les femmes consacrent toujours environ 3 fois plus de temps au domestique que les hommes. Je ne parle bien sûr que des populations européennes : à l’échelle mondiale, il faudrait également parler des inégalités de taux d’alphabétisation, d’avortement sélectif, d’excision ou autres mutilations génitales, de mariages pédophiles, de droit à l’emprunt bancaire refusé, de droit de vote pas encore acquis, de viols de guerre et crimes d’honneurs, de polygamie unilatérale… Nombreux sont ceux -hommes comme femmes- qui estiment que le combat a déjà été mené, et remporté : les droits acquis leur donne le sentiment que le féminisme est un archaïsme. Ceux-là vivent dans un monde imaginaire.

A votre avis, quelles actions sont ou seraient les plus efficaces à l’heure actuelle ? Faut-il instaurer des quotas de femmes ? Renforcer des actions plus fortes comme le font les Femen ?

Les actions fortes et provocantes ont mauvaise presse car elles perturbent un ordre public auquel une immense majorité de la population tient sans se l’avouer : on tolère de moins en moins la moindre violence, qu’elle soit physique ou verbale. Mais elles ont du coup le mérite de faire parler d’elles, d’imposer un débat qui aurait bien du mal à avoir lieu et à obtenir une couverture médiatique s’il ne franchissait pas les frontiers de la bienséance. Ce n’est pas en organisant des discussions autour d’un thé que les suffragettes britanniques ont obtenu le droit de vote : c’est aussi en déclenchant des incendies, en vandalisant des biens publics, en détruisant des propriétés privies, en agressant des officiers de police, en allant en prison. Faut-il leur reprocher d’avoir eu recours à la violence, ou faut-il s’interroger sur la resistance inflexible de plusieurs décennies à laquelle elles se sont heurtées, et qui les ont amenées à conclure que le seul dialogue ne les mènerait à rien ?

Outre ces actions ponctuelles, je pense qu’il est nécessaire de penser sur deux générations: bien sûr, la réponse n’est pas satisfaisante à court terme, car elle ne règle rien dans l’immédiat, mais l’éducation des enfants des deux sexes me paraît primordiale pour faire évoluer les mentalites. Et pour éduquer les enfants… il faut éduquer les adultes qui les façonnent.

Combien d’enseignants considèrent comme naturel le comportement agressif et même violent des garcons, ou éloigne sans même s’en rendre compte les filles de vocations scientifiques ?

Combien de mères chassent leur fils de la cuisine parce qu’il “ne sait pas faire”, combien oserait les inscrire à un club de danse, leur offrir des poupées ou leur apprendre à coudre?

Combien de petites filles reçoivent encore des aspirateurs pour “faire comme maman”, quel catalogue de jouet leur offre autre chose que du rose à paillette, des princesses et des bébés à materner ?

Le système de valeurs que véhicule le très lucratif marché du secteur jeunesse est affolant car son intérêt économique est de segmenter par genre: littérature, jouets, vêtements, soins… Plus on différencie et plus on vend. Les parents tombent dedans à pieds joints et les mômes en redemandent.

Le danger de ces valeurs implicites est qu’elles se transmettent sans être identifiées comme faisant partie d’une idéologie: elles sont transmises et absorbées comme des évidences. Une grande majorité d’adultes est encore convaincue que les attributs et les rôles masculins et féminins sont naturels, innés ! Donc qu’ils ne peuvent ni ne doivent être remis en question

Pensez-vous que la bande dessinée ou d’autres médias culturels, la pop-culture en particulier, soient de bons moyens de lutter contre l’exclusion et la maltraitance faites aux femmes ?

Comme tout support ludique, la BD peut être un excellent moyen de communication pour sensibiliser à ce genre de thèmes socio-culturels ou meme politiques, mais à l’heure actuelle, à mes yeux la pop culture fait largement plus partie du problème que de la solution, quels que soient ses supports. Quelle image de la femme et quels fantasmes masculins véhicule la fantasy des 30 dernières années, où l’on combat au mieux des dragons en string, les mamelles à l’air, et où l’on stagne au pire aux pieds du héros conquérant ? Quelles valeurs implicites sont portées par l’immense majorité des comics, où les corps masculins sont guerriers, massifs, gainés d’armure, et les corps féminins déformés dans des torsions érotiques absurdes, ornés de bouts de tissus dignes de mauvais films pornos ?

La différence de traitement saute aux yeux quand on applique aux personnages masculins les poses, attitudes et costumes des personnages féminins, comme le fait l’excellent “Hawkeye initiative”. Montrez les deux images en miroir au lecteur de comics lambda : il trouvera que la femme est “normale” ou “sexy”, et que l’homme dans la même pose fait tarlouze.

Bingo.

En musique, pop, rap ou r’n’b vomissent un sexisme frisant de si près la pathologie que le sujet mériterait une étude médicale ! Quant au milieu du jeu video, il est d’une extreme violence envers les femmes, qu’il s’agisse des joueuses ou des personnages: la culture du viol continue de s’y épanouir en toute tranquillité. La liste est hélas à peu près infinie.

Que vous évoquent les thèmes abordés dans BITCH PLANET ?

Contrairement à ce que son titre pourrait faire croire, Bitch Planet aborde de nombreux thèmes croisés de manière très subtile, sans forcément mettre un gros projecteur pour indiquer que c’est bien là qu’il faut regarder. Par exemple, découvrir que les héroïnes de cette série seraient des femmes de couleur a été une excellente surprise car en BD comme en comics, les perso sont systématiquement “blancs par défaut”. A l’inverse, TOUS les juges de Penny et TOUS les hommes présents au cocktail où le père Josephson donne son speech sont blancs. Ils représentent la classe dirigeante : des hommes, blancs.

En arrière-plan, dans le décor, on voit passer des femmes en robe de cocktail, qu’on suppose être à la pointe de la mode: leur bouche est voilée ou baillonée, ça fait partie de la tenue. L’intelligence artificielle de la prison est un hologramme en corset et talon haut, pourvu d’énormes seins : c’est l’image de la femme telle que l’homme voudrait la modeler.

La richesse incroyable de ce récit, c’est ce mélange très généreux de themes abordés frontalement et de mille petits indices à dénicher, à interpreter, qui alimentent la réflexion.

 

Les statistiques de la lettre de l’observatoire national des violences faites aux femmes (publication de novembre 2015) sont effrayantes :

–         en 2014, 118 femmes ont été tuées par leur conjoint(e).

–         chaque année, 223 000 femmes âgées de 18 à 75 ans sont victimes de violences conjugales dans ses formes les plus graves.

En moyenne, chaque année 84 000 femmes sont victimes de viols ou tentatives de viol

Ce récit d’anticipation vous semble-t-il si éloigné que ça de notre réalité ?

Tout l’emballage SF est presque métaphorique, mais de nombreuses choses sont déjà en place dans notre monde. Ces petites pubs interchapitre par exemple, super drôles car complètement caricaturales, sont en réalité très proches de ce que la presse féminine et la pub (encore elles!) vendent depuis la fin du XIXe siècle! Nous sommes bel et bien déjà dans un monde patriarcal où règne le diktat de la maigreur, où servent des babes en petites tenues et sourires forcés, où le discours public émis par une femme est jugé hystérique s’il est trop vigoureux, où les “minorités” ethniques sont une écrasante majorité en prison… On verra surement dans le tome 2 si le voyeurisme de nos émissions de téléréalité dépassent celui du Megaton, cette épreuve médiatique truquée pour laquelle se préparent les filles.

Et vous, dans l’univers de BITCH PLANET, seriez-vous jugée nonconforme (NC) ? Pourquoi ?

Non conforme, sans l’ombre d’un doute ! Je ne supporterais jamais de subir aussi explicitement la domination masculine dans tous les aspects de mon quotidien, de devoir conformer mon caractère, mon attitude, mon alimentation, mon physique et même ma pensée à leurs attentes. Ni d’ailleurs de voir une majorité de femmes s’y plier: l’incompréhension et la révolte me feraient rapidement craquer. J’ai tendance à croire que les figures d’autorité n’ont jamais que le pouvoir qu’on leur donne. En revanche, je ne pense pas que je survivrais bien longtemps une fois sur Bitch pla… pardon, sur l’établissement auxiliaire de conformité 🙂

ET VOUS, ÊTES-VOUS NON-CONFORME ?

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community.manager@glenat.com

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