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Dans Never Go Home, dont le premier tome sortira le 13 septembre prochain, vous suivrez les pérégrinations de deux antihéros, deux teenagers, embarqués dans une course-poursuite effrénée, à la recherche d’un futur qui semble bien compromis. Encensée par la critique, la série est l’un des titres phares de l’éditeur indépendant Black Mask Studios. Interview de l’un de ses co-fondateurs et éditeurs, Matt Pizzolo.

Black Mask, c’est un nom de vengeur masqué. Êtes-vous le Zorro des comic books ?

Matt Pizzolo : Ah, ce héros old-school originaire de Los Angeles et d’une époque bien lointaine, avant que la Californie ne soit annexée par les Etats-Unis ! Une nouvelle série va débuté justement chez nous : Calexit.  Peut-être Zorro est-il en effet sur le point de faire son retour…

En réalité, la maison d’édition tient son nom du mouvement artistique d’influence Dada qui a contribué à la création du groupe anarchiste Up Against The Wall, Motherfuckers!. Un « Gang des rues, doué d’esprit critique », en somme.

C’est plus ou moins la manière dont j’ai toujours envisagé toutes les entreprises artistico-culturelles que j’ai montées. Quand j’étais jeune, ma première société de production s’appelait Kings Mob, un clin d’œil à l’Internationale situationniste… Je souffre d’une certaine étroitesse d’esprit, voyez-vous 🙂

Pouvez-vous présenter cette nouvelle innovation en termes d’offre de comics ? Qu’est-ce qui fait de Black Mask une maison d’édition qui s’est tout de suite imposée comme un nouvel acteur majeur, et a attiré l’attention sur elle ?

Matt Pizzolo : L’idée de base est venue naturellement alors que nous cherchions un distributeur pour Occupy Comics, un projet financé via Kickstarter. À l’époque, nous avions beaucoup de difficultés à trouver un éditeur. Ils aimaient tous l’idée de publier un livre auquel participeraient Alan Moore et Art Spiegelman mais ils ne semblaient pas comprendre l’importance du projet. Alors qu’il lisait les réponses que nous avions reçues, Steve Niles a dit : « Si V pour Vendetta avait été écrit aujourd’hui, aucune maison d’édition n’en aurait voulu. » Ça a été le déclic.

Pour moi, tout s’explique par la demande. Les lecteurs veulent des comics progressistes, provocateurs et audacieux, des lectures à la fois authentiques et divertissantes, dans lesquels les auteurs s’investissent vraiment ! Je pense que les histoires deviennent vraiment intéressantes pour les lecteurs lorsqu’elles reflètent la personnalité de leurs créateurs tout en abordant des thèmes universels. L’éditeur doit savoir laisser le champ libre aux créateurs. Très vite, Brett Gurewitz a eu une formule géniale qui résumait parfaitement le concept qui nous était le plus cher : « Assister et soutenir, sans jamais s’immiscer. » C’est devenu notre devise.

Nous avions alors toutes les cartes en main. Tout ce qu’il me restait à faire, c’était d’attraper une machette et de me frayer un chemin à travers cette jungle qu’est le marché du comics.

Quel a été votre parcours ?

Matt Pizzolo : Adolescent, je participais à l’écriture et à la publication de magazines de la scène hardcore new-yorkaise, j’aidais à l’organisation d’expositions et dégotais parfois de petits boulots pour des labels de musique indépendants. J’ai par la suite travaillé comme vendeur pour des petites boutiques underground comme Kim’s Underground Video, St. Mark’s Comics, See-Hear Zines… J’ai donc touché à tout, de la création à la vente en passant par l’édition.

A 20 ans, j’ai écrit et réalisé un film appelé Threat, dont l’action se passait à New York, sur les scènes underground punk et hip hop. Sur le tournage, j’étais le plus âgé. L’équipe n’était composée que d’ados qui rêvaient d’apprendre à faire des films. En fait, je travaillais alors comme gardien pour une coopérative cinématographique et j’avais accès au bâtiment et aux équipements le soir et le week-end. Une fois notre film tourné et monté, nous n’avions aucune idée de la manière dont nous devions nous y prendre pour le faire distribuer. Nous nous sommes tous entassés dans un van et nous sommes rendus au Festival du film de Sundance. Ce qui n’est absolument pas le meilleur moyen de voir un film distribué. Nous avons envoyé des emails en masse : nous proposions une projection gratuite à quiconque nous hébergerait. Des tas de gosses nous ont contactés et nous avons organisé des séances de cinéma dans des skate-parks, des clubs de hip hop, des caves… C’est génial.

En arrivant à Sundance, nous sommes tombés dans un univers totalement opposé : juste des sponsors, des entreprises… et des portes closes. En réalité, nous avons sympathisé avec les vendeurs de la boutique Doc Marten’s, juste en face du cinéma principal du festival et nous avons réussi à y organiser des projections pendant deux soirs d’affilée. Nous avons géré nous-mêmes la promotion de nos petites séances auprès des snowboarders de Park City et des skaters de Salt Lake City et nous avons vendu tous nos billets. La presse a commencé à s’intéresser à nous et nous avons été envoyés en Europe, de festivals en festivals. De retour aux Etats-Unis, nous avons pu participer au Van’s Warped Tour, qui a compté cette été là plus de 400 000 spectateurs. Enfin, Hollywood nous a fait une offre pour acheter notre film.

Cependant, nous avons préféré passer un accord avec Sony pour monter notre propre label. Chez nous, les créateurs conserveraient tous les droits sur leurs films. Pour concevoir ce business model, je m’étais largement inspiré du système creator-owned qui existe pour les comics. Nous avons sorti des documentaires politiques et des films d’art et d’essai, dont des long-métrages d’Adam Wingard (Death Note), E.L. Katz (Small Crimes), et Frank Pavich & Stephen Scarlata (Dune, de Jodorowsky). J’ai toujours voulu faire des comics mais je n’emprunte jamais les sentiers battus. J’ai alors créé une bande dessinée appelée Godkiller et nous avons travaillé simultanément sur ce que j’ai appelé un « film illustré ». C’est par la suite devenu une sorte de comics promotionnel, même si mon idée initiale était de faire de l’animation expérimentale, dans la lignée de La Jetée. A ma grande surprise, Godkiller a rencontré un grand succès et m’a permis de lier des contacts dans l’univers du comics. J’ai entamé le projet Occupy Comics à peu près au même moment. La conjonction de tous ces éléments m’a permis de sauter à pieds joints dans le marché du comics.

Et celui de vos partenaires ?

Matt Pizzolo : Brett Gurewitz est le guitariste et auteur-compositeur de l’un de mes groupes préférés, Bad Religion. Il est également propriétaire des labels Epitah Records et ANTI-. Autant dire qu’en matière d’œuvres d’art combinées à de l’esprit critique, Brett est depuis longtemps un modèle pour moi et pour tant d’autres personnes qui cherchent à mettre leur éthique punk rock au service du monde et des autres.

Steve Niles a toujours été l’un des auteurs préférés car :

  1. J’adore le genre horrifique.
  2. Il est l’un des seuls créateurs de comics à avoir occupé la scène punk hardcore : il jouait dans le groupe Gray Matter.

Évidemment, 30 jours de nuit a cartonné mais surtout, Steve est un vrai marathonien du creator-owned. Nous sommes tous les deux passés par le rouleau-compresseur d’Hollywood et nous avions la même vision des choses pour aider les auteurs à traverser ce champ de mines qu’est l’univers du comics professionnel.

On peut voir beaucoup de thèmes et de genres dans votre ligne éditoriale, mais ce qui semble la caractériser, c’est de faire avant tout travailler des auteurs aux styles affirmés.

Matt Pizzolo : C’est exactement ça. J’appelle souvent Black Mask une « boutique à la sensibilité affirmée ». Si vous aimez un de nos livres, le prochain sera probablement très différent mais il vous plaira tout autant car les deux titres partageront une même sensibilité. Promis, je ne suis pas schizophrène… C’est juste ma manière de procéder. Un livre Black Mask ne se définit pas par son genre, ni par son ton. C’est la sensibilité dont il fait preuve qui le caractérise.

Je ne peux pas vous demander votre série préférée, car vous les aimez forcément toutes, mais j’aimerais savoir ce qui pour vous, fait le lien entre tout ce que vous publiez.

Matt Pizzolo : C’est un même esprit qui les connecte tous. Black Mask est devenu une grande famille. Il existe un vrai esprit d’entraide entre tous les auteurs. C’est très important pour nous. Je voyais Black Mask comme une espèce de zone autonome et autogérée au sein de laquelle les auteurs passionnés par leur métier se sentiraient en confiance pour le pratiquer pleinement. La réalité a dépassé toutes mes attentes : chacun s’investit pleinement et prend soin des autres. Ce n’est pas un hasard si tant d’auteurs Black Mask sont arrivés parmi nous via Occupy Comics : quiconque ait envie de dédier une partie de son temps à un tel projet ne peut que comprendre ce qu’est vraiment Black Mask.

Nous comptons un grand nombre d’auteurs qui sont passés par la scène punk. Et nous avons l’un des pourcentages les plus faibles d’hommes blancs/hétéros/cisgenres parmi les 20 principaux éditeurs de comics américains. Nous n’avons mis en place aucun rite initiatique, ni aucune condition d’entrée. Black Mask a tendance à attirer des auteurs ayant un point de vue bien particulier sur le monde. Notre société a un message à faire passer et attire des créateurs qui le comprennent. C’est un environnement très spécial et je me sens extrêmement chanceux d’en faire partie.

Comment avez-vous pu percer ainsi sur un marché du comics qui semble saturé.

Matt Pizzolo : C’est une bataille qui n’est jamais gagnée. Mais je pense sincèrement que nous avons quelque chose qui nous différencie des autres maisons d’édition. Nous avons fondé Black Mask par amour pour les comics mais aussi parce que nous estimions que le marché souffrait de certaines carences. Pour la plupart des éditeurs, le contenu proposé actuellement sur le marché est satisfaisant, soit parce qu’ils font partie des gens à l’origine du statu quo en vigueur, soit parce qu’ils réalisent aujourd’hui que ce statu quo est très lucratif. Alors, si on me disait à présent que nos livres sont complètement interchangeables avec ceux que proposent nos concurrents, je me remettrais sérieusement en question. Du fait de nos origines, nous nous devons de nous différencier. Nous n’y parvenons pas à tous les coups, le comics est un médium des plus imprévisible, mais nous nous y efforçons.

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En tant qu’auteur de comics, comment peut-on faire pour postuler chez vous ? La plupart des éditeurs ne permettent généralement aucune soumission de projet spontanée. Avez-vous opté pour une politique différente ? 

Matt Pizzolo : C’est assez compliqué, en vérité. Tout d’abord, il est possible de soumettre des projets via un formulaire, sur notre site internet. Cela nous permet de connaître toutes les informations dont nous avons besoin dans un premier temps, dans un format standardisé. Mais ce que nous demandons aux auteurs dans les présentations de projet diffère vraiment des autres éditeurs. Nous voulons que les auteurs nous expliquent en quoi leurs projets sont importants et dans quelle mesure ils sont capables de le faire comprendre au lectorat. De manière générale, nous avons besoin de quelque chose de plus, d’une démarche qui aille au-delà de ce formulaire de candidature. Les créateurs doivent avoir fait quelque chose de spécial, qui attire l’attention. En gros, notre raisonnement est le suivant : si vous n’êtes pas capables d’attirer l’œil d’une paire d’éditeurs indépendants dont le travail est de repérer de nouveaux talents, comment allez-vous réussir à capter l’attention de milliers de lecteurs qui ont bien d’autres distractions que vos comics ?

Pour le reste, c’est triste à dire mais… c’est juste une histoire d’alignement des planètes. Nous sommes une petite maison d’édition. Toutes les sorties doivent concorder et s’harmoniser. Parfois, je lis un pitch que j’adore, mais je suis contraint de refuser le projet si je sais que je ne serais pas capable de le sortir convenablement, de la manière qu’il mérite. C’est la dure réalité du métier.

Enfin, pouvez-vous nous dire quelques mots sur Never Go Home et les auteurs de la série ?

Never Go Home est très spéciale pour Black Mask. C’est le fruit du travail passionné de ses créateurs et de tout le monde au sein de l’entreprise. Nous collaborons avec Matthew Rosenberg et Patrick Kindlon depuis des années, depuis leur participation à Occupy Comics. Ils ont également écrit l’un de nos premiers comics (12 Reasons To Die), avec Ghostface Killah et RZA.

Quand ils m’ont montré les dessins de Josh Hood pour We Can Never Go Home et qu’ils m’ont fait lire le pitch, j’ai su que ça allait être un carton. J’ai d’ailleurs lu le projet plus en tant que fan de leur travail qu’en tant qu’éditeur. D’autres maisons d’édition étaient intéressées et comme les auteurs s’étaient déjà fait un nom par eux-mêmes dans le milieu, jamais je n’aurais imaginé que l’édition de la série reviendrait à Black Mask. À ce moment-là, nous commencions tout juste à prendre de l’ampleur en tant que maison d’édition. Et encore. Pourtant, les auteurs ont choisi de nous faire confiance. Cela a été pour eux un véritable acte de foi. Nous avons tous trimé pour que ce livre récolte toute l’attention qu’il méritait. Mais tout ce travail a été très satisfaisant : avoir la chance de consacrer autant de temps à une bande dessinée si forte et à des auteurs qui sont pour nous comme une deuxième famille, ça n’a pas de prix.

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