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2016. New York City. Un bar, quelque part à Brooklyn.

Charles Soule et Alberto Jiménez Alburquerque viennent d’arriver. Ils sont assis face à face et discutent…

Charles : C’est cool de se voir un peu en dehors des conventions ! La dernière fois, à New York Comic Con, nous n’avons même pas pu discuter. Nous avions signé énormément de Letter 44 pendant ces cinq jours. Tu as été invité dans plusieurs librairies et festivals européens, d’ailleurs, cette année. Je n’ai pas pu m’y rendre depuis Angoulême, en janvier 2016. Comment les lecteurs réagissent-ils par rapport à la série ? Le quatrième volume est sorti récemment en France et nous approchons de la fin…

Alberto : Ils adorent ! Et maintenant que j’en sais un peu plus sur ce qui les attend pour la suite, je crois qu’ils ne seront pas déçus !

Dans ce quatrième tome, pour moi, c’est ce qui se passe sur Terre le plus surprenant en stressant. Sans spoiler, dans l’espace, la situation est assez cool, au début en tout cas. Mais aux USA, le Président va devoir prendre des décisions très difficiles. Je n’aimerais vraiment pas être à la place de Blades, ce doit être très dur… Comment t’es venue cette idée, au fait ? En ce qui me concerne, pour le dessin, je cherche des références, je m’inspire de la réalité. Pour les scénaristes, c’est différent : vous devez toujours trouver de nouvelles idées originales.

C : Ma technique sur Letter 44 notamment, c’est de trouver les pires situations possibles et d’imaginer ensuite comment mes personnages se comporteraient dans de tels cas.

Je pars donc d’un fait initial et je me demande ensuite comment je peux rendre les choses encore pires, toujours plus dures. C’est ainsi que l’on crée des tensions dramatiques.

A : Dire qu’il ne me reste plus que cinq chapitres à dessiner… C’est assez dingue de se dire que la fin de l’aventure est proche… et effrayant aussi ! Le voyage a duré presque cinq ans. Il a été si extraordinaire et intéressant qu’il ne sera vraiment pas facile de tourner la page.

C : Je pensais justement ce matin à l’avant-dernier chapitre de la série. En France, il se situera vers la fin du sixième volume. Je ne suis pas encore certain de la manière dont je vais l’écrire. Je sais déjà ce qu’il s’y passe, j’ai le concept central, mais je n’ai pour le moment aucune idée de ce que je pourrais te demander de dessiner. Peut-être n’écrirai-je pas du tout : nous discuterons sur Skype du chapitre, et nous déterminerons ensemble le meilleur moyen de représenter ce… truc. Mais je serai tout de même payé pour un script : ce sera chouette !

A : Moi, ça me va 🙂

Je ne connais toujours pas la fin de notre série, c’est marrant. Je me souviens de la fois où tu m’as demandé si voulais la connaître. Je préfère avancer un pas à la fois et découvrir l’histoire comme le lecteur lambda. C’est plus motivant comme cela, à mon sens. Et puis tu m’envoie toujours cinq ou six chapitres à la fois. Tous les dessinateurs n’ont pas cette chance, certains doivent supplier pour avoir ne serait-ce que deux petites pages… je suis tombé sur un scénariste assez généreux !

C : Et si nous parlions de notre nouveau Président : l’incroyable Donald Trump ! (Vous qui nous lisez avez bien compris que j’ai dit ça sur un ton ironique, hein ?)

… C’est tout de même étrange. Dans le volume 2 de Letter 44, je faisais référence à D. Trump.

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Les passagers du vaisseau spatial Clarke rencontraient alors les aliens pour la première fois et tentaient d’entrer en communication avec eux.

Un des membres de l’équipage, Manesh, devait vite trouver un message à leur envoyer. Apparemment, ce personnage aime les livres de Trump puisqu’il en avait apporté un bord. Il attrape donc L’Art de la négociation et en envoie un extrait aux extra-terrestres.

Alberto, tu te rends compte ? Dans notre série, le premier fragment de civilisation humaine que les aliens découvrent… sont les mots de Donald Trump !

A : Ça me fait peur… Serais-tu magicien ?

C : J’ai peut-être des dons de divination ! Si Trump avait été Président à la place de Stephen Blades, la série aurait été radicalement différente. D’abord, notre héros aurait passé son temps à renifler, c’est certain… Et l’histoire aurait été beaucoup plus courte : le monde aurait implosé. Notre collaboration aurait donc été bien brève… j’aurais détesté !

A : Nous n’aurions pas eu le temps d’apprendre à connaître nos personnages. À ce propos, je me demandais : quels sont tes préférés ?

Pour moi, c’est sans conteste Willett. Il est un peu dingue et il devient souvent furax, entrainant ainsi des retournements de situation auxquels on ne s’attendait pas. Je m’amuse beaucoup en dessinant ce personnage. Manesh, également.

C : Oui, pour moi aussi, Manesh est l’un de mes favoris. J’aime énormément Charlotte. Elle doit toujours prendre des décisions difficiles. Tu sais, je mets énormément de moi-même dans chaque chapitre afin d’atteindre le niveau de qualité et la densité auxquels les lecteurs s’attendent. Ce que j’aime beaucoup dans notre collaboration, c’est que quelles que soient les émotions vers lesquelles les personnages tendent, un deuil insurmontable, un état de joie intense, ou une colère noire, tu les représentes toujours de manière très juste.

Pour en revenir à Charlotte : tous les choix qu’elle fait au cours de l’histoire sont conditionnés par son statut de mère. Elle fait de son mieux pour être une bonne mère, bien qu’elle se trouve dans une situation où il est impossible d’élever un enfant « normalement ».

A : Tout à fait ! On se rend bien compte de son tempérament à la toute fin du tome 4. Quand il s’agit de sa fille, elle n’hésite pas une seconde.

C : La petite Astra, qui, je le sais bien, n’est pas le personnage que tu préfères dessiner (rires), est aussi très intéressante. Elle a toujours une manière bien à elle, innocente et étrange de voir les choses. N’ayant connu que l’espace, elle nous semble toujours en décalage. Et malgré son jeune âge, elle a vécu des choses terribles. Quand on écrit une grande saga comme celle-là, on peut se permettre de choisir les éléments que l’on souhaite montrer. Si on donnait tout à voir au lecteur, ce serait un vrai film d’horreur.

Par exemple, on sait maintenant qu’Astra a été transformée par les aliens. Ils ont ouvert la tête d’un nouveau-né et ont pratiqué de la neurochirurgie ! Je crois que si nous avions représenté cette scène, nous aurions perdu tous nos lecteurs… En choisissant pour Astra un angle plus mignon, plus fun, on oublie l’horreur de ce qu’il lui est arrivé.

A : Le point que tu soulèves est intéressant : elle est née dans l’espace, elle est totalement dépourvue de tous les aprioris et préjugés qui pèsent sur les autres membres de l’équipage. Les aliens ne l’effraient pas, tout autour d’elle lui semble normal… Elle apporte un point de vue unique et innocent.

C : Pour elle, la planète Terre n’évoque rien du tout. C’est si abstrait qu’elle s’en fiche complètement. L’important pour elle, c’est sa mère, sa famille de l’espace et sa famille extra-terrestre.

A : Le Clarke et le Lustre : voilà ses deux référentiels.

Traductrice : Hey, je sais bien que je ne suis pas censée vous interrompre, mais à vous entendre parler des personnages, je viens de me rendre compte d’un truc : psychologiquement, cette série est terrifiante ! Au début de l’intrigue, on se dit que la situation doit être terrible et difficile à gérer pour le Président Blades. Ensuite, on fait la connaissance de l’équipage et on découvre que, pour eux, la situation est bien pire à vivre, qu’elle soulève une tonne de questions existentielles.

Un peu plus tard, on découvre des sentiments et des problématiques atroces chez Charlotte, qui est désormais mère, dans les circonstances que l’on connaît… Plus on avance dans l’histoire, plus celle-ci est dure et cruelle d’un point de vue psychologique.

C : Exactement. Tous ces gens sont sur le point de se briser. Leur mission, les menaces qui planent à chaque instant sur leurs vies et ce qu’ils découvrent quant aux risques encourus par leur planète d’origine… C’est trop, pour eux.

A : Charles, y a-t-il un événement ou un élément que tu aurais aimé développer un peu plus mais que tu n’as pas eu l’occasion ou l’espace d’emmener là où tu l’aurais souhaité ?

C : Un personnage en particulier, que j’apprécie beaucoup : le Coach. Il est super dangereux, froid et ne résonne qu’en termes d’efficacité dans son travail. C’est un type étrange, originaire du Midwest… et un assassin. Il ressemble plus à un papa qu’à un tueur à gages ! Il a travaillé avec plusieurs personnages de la série.

Apparemment, si tu as besoin d’un service bien précis et bien mortel, c’est le Coach que tu dois contacter. Il s’occupe de tout. On peut raconter un tas d’histoires terribles à son sujet. Mais elles n’auraient clairement pas leur place dans la série. Ce personnage se contente d’apparaître de temps en temps mais son rôle est déterminant. J’aurais aimé lui accorder plus de pages… Pourquoi pas une mini-série, un jour, peut-être ? 🙂

Et pour toi, ce serait quoi ?

A : Plus de scènes familiales ! J’aurais beaucoup aimé dessiner l’histoire d’amour entre Stephen Blades et Isobel… et représenter les événements qui ont fait d’Isobel ce qu’elle est aujourd’hui. Elle a joué un rôle très important dans le tome 2, elle a sacrifié un peu d’elle-même et s’est montrée incroyablement forte, presque terrible.

C : Je peux vous dire un secret, si vous voulez. Ce n’est pas un spoiler car je ne le dirai pas explicitement dans la série. À la fin du premier volume, on peut voir le Coach parmi le public assistant au discours de la First Lady. On dirait qu’il est venu pour la supprimer… Mais il reçoit un texto et se dit : « Oh, OK, je ne bouge pas. » En vérité, c’est Isobel qui l’avait engagé. Il était supposé la blesser, faire d’elle une victime, attirant ainsi toute la sympathie de l’opinion publique sur Stephen Blades. Mais au vu des événements qui ont précédé dans ce tome, elle a jugé que c’était désormais inutile et a annulé l’opération au dernier moment.

J’ai inséré pas mal d’éléments comme celui-ci tout au long de la série.

 

Voici une chose que j’ai apprise quand je travaillais au Japon : quand on écrit une histoire, on doit mettre toutes nos idées, tout ce que l’on a, dans le premier chapitre. On ne doit surtout rien garder sous le coude pour plus tard. C’est ainsi que l’on pousse nos limites et que l’on trouve des idées nouvelles.

À chaque volume de Letter 44, j’ai l’impression de lire une illustration de ce principe.

Jean-David Morvan

 

Exactement ! C’est ce que nous faisons. Tu viens de résumer Letter 44 en une seule phrase.

Charles Soule

A : Tout le monde (moi y compris !) pensait que Carroll l’avait envoyé !

C : Eh, non ! C’est une femme forte. Il y a pas mal de femmes de sa trempe dans Letter 44, d’ailleurs. Toutes… Kyoko, Charlotte, Isobel, Sonja Jameson

A : Les femmes sont plus fortes que les hommes, dans notre série. J’en sais un peu plus désormais sur Sonja, mais je ne dirai rien J. Dans la vie, nous avons tous connu au moins une femme ayant joué un rôle capital dans notre vie. Ce serait nier l’évidence que de représenter des personnages féminins plus faibles que les hommes…

C : Dans Letter 44, ce sont les femmes qui résolvent tous les problèmes. Isobel agit de manière à ce que son mari puisse conserver sa position. Elle n’a pas besoin de lui dire comment elle s’y prend. Elle prend les choses en main et s’en occupe, c’est tout. Pour moi, c’est ce que les femmes font tout le temps, sans pour autant s’en attribuer le mérite et sans qu’on le leur attribue automatiquement.

Il était très important pour moi d’imaginer des personnages aux origines variées, aux styles de vie différents, de créer une parité dans le casting… C’est de notre monde dont il s’agit. Nous avons représenté l’humanité, confrontée à quelque chose… de radicalement opposé. Nous nous devions donc de la restituer et de la respecter.

A : Avant que l’on se quitte, j’aimerais adresser un message à nos lecteurs français : SVP ! Envoyez-nous des fanarts ! J’adore en recevoir. En tant que dessinateur, c’est génial de découvrir la manière dont les lecteurs perçoivent nos personnages.

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