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Dans Black Market, le scénariste Frank J. Barbiere tue les super-héros pour sauver l’humanité. Une métaphore du secteur du comics ? Doit-on tuer les super-héros pour sauver la bande dessinée américaine ? Des questions posées par Jean-David Morvan, dans une interview exclusive.

Jean-David Morvan : Pour commencer, peux-tu résumer ta carrière, te présenter à tes lecteurs français, s’il-te-plaît ?

Frank J. Barbiere : J’ai réellement commencé à travailler dans le domaine des comics grand public il y a environ trois ans. Le premier livre que j’ai publié s’appelle Five Ghosts, sorti chez Image Comics en mars 2013. Avant cette date, avec le dessinateur, Chris Mooneyham, nous avons travaillé dessus pendant environ un an. Auparavant, j’avais tenté quelques projets en autoédition, mais cette série a été ma première publication d’importance. Comme tu le sais, Image marche très fort en ce moment aux Etats-Unis… Et je crois savoir que Five Ghosts pourrait bientôt sortir en France… 🙂

JDM: J’en ai entendu parler, héhé.

FJB : Five Ghosts a attiré l’attention des éditeurs et j’ai pu travailler sur d’autres séries grâce à elle, y compris du work-for-hire, c’est-à-dire, des personnages que je n’ai pas créés. Solar : Man of the Atom, par exemple chez Dynamite, un super-héros qui remonte presque à l’âge d’or des comics. J’ai eu beaucoup de chance de pouvoir travailler sur ce personnage ; nous avons voulu le réinventer complètement. Le personnage de Watchmen, Le Dr Manhattan, est basé sur Solar ; sans le savoir, les gens le connaissent bien. Donc, au début de la série, on retrouve le Solar classique. Mais, à la fin du chapitre, Solar explose et ses pouvoirs sont transférés à sa fille. J’ai écrit l’histoire de cette femme Solar, pendant 12 numéros.

Par la suite, j’ai écrit The White Suits, un polar paru chez Dark Horse que je voulais faire depuis des années. J’ai travaillé pour cette série avec un artiste incroyable, Toby Cypress ; son dessin est génial, très expressif. Ensuite, j’ai réalisé Black Market avec Victor Santos, qui est l’un de mes artistes préférés. J’ai adoré cette expérience : j’aime vraiment les histoires criminelles et les super-héros et je voulais en faire quelque chose d’unique.

JDM : Et maintenant, Marvel… Tu as travaillé avec toutes les grandes maisons d’édition américaines, en seulement trois ans. C’est énorme ! Penses-tu qu’il y ait des différences fondamentales dans la manière de travailler avec chacun ?

FJB : Chez Boom! Studios, Dark Horse et Image, je travaille sur mes propres séries. Chez ce dernier, il n’y a d’ailleurs pas d’éditeur à proprement parler, nous travaillons avec Chris comme nous l’entendons. Personne n’interfère dans notre travail, c’est vraiment nos livres. Chez Boom et Dark Horse, on travaille avec les éditeurs, main dans la main : ils aident et checkent le travail… C’est intéressant car c’est toujours notre idée, mais elle grandit, on la travaille ensemble.

JDM : Est-ce qu’il leur arrive d’opposer leur véto sur certains éléments d’une histoire ?

FJB : Oui, mais d’une manière positive. Personne n’est infaillible, je peux me tromper sur certaines idées. Les éditeurs posent des questions : « Mais pourquoi ce personnage fait-il cela ? » Ou « À quoi pensent-ils à ce moment précis ? » Et cela m’aide à progresser, à corriger le tir, à envisager d’autres options. J’aime les deux manières de travailler.

JDM : Et concernant les dessinateurs, comment cela se passe-t-il ? Pour Black Market, est-ce toi qui as contacté Boom! Studios avec Victor Santos ? Ou bien ce sont eux qui t’ont proposé de travailler avec ?

FJB : En fait, c’est mon éditeur qui m’a présenté à Victor. Je lui avais parlé du concept de Black Market et nous étions en train de réfléchir à la personne qui conviendrait pour ce projet. C’était il y a deux ans et j’étais encore timide, je n’osais pas vraiment contacter telle ou telle personne. J’adorais son travail, je connaissais ce qu’il avait dessiné chez Vertigo, Filthy Rich, écrit par Brian Azzarello. Depuis, nous sommes devenus amis. Nous n’avons encore rien dit mais nous avons une annonce à faire, très bientôt…

JDM : Peux-tu nous présenter l’histoire de Black Market ? Expliquer à ceux qui ne l’ont pas encore lu de quoi le livre parle ?

FJB : Black Market est un polar, avec des super-héros. Dans un monde où les super-héros apparaissent, les gens réagissent de différentes manières. Certains sont effrayés, d’autres sont très critiques ou d’autres encore, vraiment enthousiastes. Les super-héros n’interagissent pas vraiment avec les gens, ils font juste leur boulot, luttent contre le crime. Notre personnage principal est un genre de médecin légiste en disgrâce. C’est un type très intelligent mais sa vie a connu un tournant quelque peu dramatique.

Il découvert avec son frère (un ex-taulard) que le sang des super-héros contient un remède à toutes les maladies existant sur terre. Comment vont-ils réussir à obtenir du sang de super-héros. Ils deviennent des criminels un peu malgré eux : les choses dérapent. Le principe, c’est de réfléchir à la manière dont on réagit si, pour faire une bonne action, on doit également faire quelque chose de très mal. Nous sommes tous, à un moment de notre vie, confrontés à des choix ambivalents.

Victor a rendu tous les personnages vraiment cools et intéressants. Même ceux qui n’ont pas un grand rôle dans l’histoire ont des designs très travaillés.

JDM : Aux États-Unis, Image Comics et le creator-owned connaît un boom très important… Est-ce que le fait que, dans Black Market, tu aies tué les super-héros pour sauver l’humanité est une métaphore du secteur du comics ? Doit-on tuer les super-héros pour sauver la bande dessinée américaine ?

FJB : Wow… C’est intéressant comme manière de voir les choses ! Je crois que pour les auteurs, faire toujours la même chose pendant si longtemps est très, très frustrant. Au cours des cinq dernières années, nous avons enfin pu créer nos propres livres, à notre manière. Je pense que nous avons pris ce que les séries de super-héros avaient de meilleur à offrir, pour faire nos propres histoires. Alors, oui, Black Market est peut-être une métaphore inconsciente de ce phénomène… Et Five Ghosts est, de bien des manières, un livre de super-héros, qui n’en contient pas les attributs traditionnels.

JDM : Je demande souvent cela aux autres scénaristes car cela m’intéresse de voir les différentes manières de travailler de chacun : pour toi, écrire des comics revient-il à créer des personnages qui vivent une expérience, ou bien avoir une histoire en tête et y placer des personnages ? Que places-tu au premier plan ?

FJB : J’essaie toujours de donner la priorité aux personnages. Parfois, on s’y perd en voulant créer un monde complexe, un univers entier. Dans Black Market, je voulais montrer le personnage principal, Ray, qui est un type bien, moralement, et qui est confronté à choix difficile. C’est une véritable épreuve que de supporter et d’accepter son choix. Il lutte, pense prendre la bonne décision. Je pense qu’il est important de montrer ce qu’un personnage veut, comment il pense, ressent les choses et réagit. L’action, l’histoire, cela sert à donner du crédit au personnage, à ce que tout cela soit plausible. Mais ce n’est pas l’objectif, pour moi. On suit les personnages, leur évolution.

JDM : Et concernant leur physique, donnes-tu habituellement beaucoup de directives aux dessinateurs ? Est-ce toi, par exemple, qui as demandé à Victor de dessiner de grosses lunettes à Ray ?

FJB : Je préfère décrire le caractère des personnages et laisser l’artiste gérer : c’est un travail graphique. Par exemple, j’ai simplement décrit Ray comme un intellectuel timide. Victor lui a donné cet air de scientifique un peu geek, c’était parfait ! J’aime le dessin et j’adore voir comment différents dessinateurs interprètent des idées, des mots, à leur manière. Je leur donne ce dont je pense qu’ils auront besoin, mais je n’aime pas leur décrire physiquement les personnages.

JDM : Peux-tu nous parler un peu plus de Five Ghosts ?

FJB : Five Ghosts est une série que j’adore, vraiment. C’est la première que j’aie vraiment publiée. C’est une aventure à la Indiana Jones, avec un design que nous avons voulu classique. Beaucoup d’action, de décors différents… Le personnage principal est possédé par cinq fantômes de héros de livres : Robin des Bois, Sherlock Holmes, Merlin, Musashi Miyamoto et Dracula. Il est capable d’utiliser leurs pouvoirs. C’est très amusant. Je ne prétends pas me comparer à La Ligue des gentlemen extraordinaires, mais cette série a eu une grande influence sur mon travail. Cela m’intéresse beaucoup, de confronter le genre du comics à des œuvres littéraires.

J’ai fait des études pour devenir professeur d’anglais et je rêvais de faire un projet comme celui-là. Nous avons publié 18 numéros et nous allons sûrement faire une petite pause… pour mieux y revenir plus tard avec un nouveau regard sur la série ! Le bon côté, c’est que la littérature nous offre un grand choix de romans dans lesquels puiser 🙂

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