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Flic ou sorcière, tout est une histoire de vocation

Greg Rucka (LazarusGotham Central) publie avec Black Magick un nouveau récit haletant, entre polar et magie noire, mis en image par la dessinatrice superstar Nicola Scott. Jean-David Morvan a interview le scénariste lauréat de plusieurs Eisner Awards.

Jean-David Morvan : Black Magick parle de femmes qui font de la magie aux États-Unis. Peux-tu me parler de ton rapport aux femmes, à la magie et aux États-Unis ?

Greg Rucka : Honnêtement, je pense que le cadre de la série est secondaire. La ville de Portsmouth, dans laquelle se déroule notre histoire, est purement fictive. Nicola et moi voulions trouver un lieu au parfum d’occulte, doté d’un soupçon de mystère et d’histoire. Et l’un des principaux inconvénients quand on vit aux Etats-Unis est que notre sens de l’histoire est pour le moins… limité. Notre pays a accompli l’exploit formidable d’effacer du récit national les peuples indigènes qui étaient pourtant là bien avant que ce territoire ne soit colonisé. Nous n’avons donc ni la même notion du temps, ni le même sens de la continuité qu’en Europe. J’avoue que l’histoire conviendrait peut-être mieux à des endroits comme Paris, Francfort ou Vienne. Mais je ne connais pas très bien ces villes. Je ne pourrais pas parler comme il conviendrait de leurs modes de vie et encore moins de leurs cultures. J’ai donc opté pour le pays que je connaissais le mieux : les Etats-Unis.

Toute histoire, quelle qu’elle soit, qui se passe dans un décor et un monde plus ou moins contemporains et similaires aux nôtres, et qui met en scène des personnages féminins, sera confrontée à la manière dont les femmes sont perçues dans notre société. Que ce soit intentionnel ou non, c’est un passage obligé. En tant que scénariste, j’essaie de regarder les choses en face et de m’y confronter, plutôt que de les ignorer, même si aborder de telles thématiques n’est pas le but premier de mon récit. On considère habituellement la sorcellerie comme une affaire de femmes : les histoires parlent bien plus souvent de sorcières que de sorciers. Une certaine répartition des rôles entre les sexes est donc à l’œuvre, ici. Mais, encore une fois, ce n’est pas le sujet principal de la série.

« Si Forever, l’héroïne de Lazarus, ne demande qu’à pardonner, Rowan n’en a aucunement l’intention. »

JDM : La magie semble très ancrée dans la culture américaine. Chez nous, en France, on en a eu, bien sûr, mais cela reste très folklorique. Vous, vous prenez ce sujet plus au sérieux. Est-ce que tu sais ce qui rend cela si prégnant ?

GR : Je ne suis pas certain d’avoir toutes les cartes en main pour saisir toutes les raisons culturelles qui peuvent expliquer cette différence. Je dirais qu’au cours des cinquante dernières années, nous avons assisté à une certaine laïcisation de la société. En réaction, tout ce qui a trait au spirituel a attiré de plus en plus de gens. Et la plupart d’entre eux se sont tourné vers la Wicca, les anciens cultes païens. Quand on y pense, être wiccan est en vérité très américain : il s’agit d’une recherche de la foi et de la spiritualité très personnelle et individuelle. Les choix et actions d’une sorcière donnée peuvent ne pas convenir du tout à une de ses comparses et c’est tout à fait accepté par la Wicca, tant que ses principes fondamentaux sont respectés, bien évident. Donc, pour beaucoup, ce mouvement est une alternative parfaite aux religions classiques très rigoureuses. Il permet à l’individu de se raccrocher à une foi sans faire peser sur lui le poids de la structure religieuse.

La sorcellerie est en effet très présente dans l’histoire américaine. Depuis tout petit, j’entends parler du procès des sorcières de Salem. L’une des pièces de théâtre les plus célèbres écrites par un Américain, Arthur Miller, traite par analogie du maccarthysme des années 1950, en racontant les événements de Salem. Tout cela est ancré dans notre vocabulaire, dans les expressions que nous utilisons.

Ceci dit, je ne crois pas que les Américains soient, dans l’ensemble, plus superstitieux que telle ou telle nation ou culture. Mais c’est sans aucun doute un thème auquel, collectivement, nous sommes fréquemment confrontés.

JDM : Tes héros sont souvent des femmes (les miens aussi), et elles ne sont jamais dans le cliché, psychologiquement. Est-ce que tu peux me dire ce qui différencie Forever, de Lazarus, de Rowan, dans Black Magick ?

GR : Oh, waouh ! C’est une bonne question ! En y réfléchissant bien, je dirais que malgré sa puissance incroyable, ses aptitudes et ses qualités hors du commun, Forever est encore une enfant. Au début de Lazarus, c’est l’innocence qui la caractérise le mieux. Sa vision du monde est très simpliste (elle comprendra par la suite l’étendue de son ignorance). De bien des manières, elle est très, très optimiste, malgré l’état du monde dans lequel elle évolue.

Rowan est bien plus mature. Au moment où nous faisons sa connaissance, c’est une adulte. Incontestablement. Elle se connaît très bien, elle n’a aucun doute concernant ses croyances et ses convictions. Elle fait preuve de bien peu de tolérance et de patience en ce qui concerne la jeunesse en générale. Elle est douée d’empathie, évidemment, mais en toute honnêteté, elle n’est pas très sympa. Son personnage est agressif et difficile à vivre ; c’est un choix délibéré de notre part.

Ce sont les différences les plus évidentes. En tout cas, celles qui me viennent immédiatement à l’esprit. Je pourrais continuer pendant des pages et des pages. Mais gagnons du temps et de l’énergie ! Je me contenterai d’ajouter ceci : Si Forever ne demande qu’à pardonner, Rowan n’en a aucunement l’intention.

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