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Kelly Sue DeConnick, auteure engagée de Bitch Planet, nous parle de sa série, à paraître au milieu de l’année. Bande dessinée sportive et féministe, Bitch Planet a su séduire outre-Atlantique et devient un véritable phénomène de société : nombreux sont les lectrices et les lecteurs à se faire tatouer le désormais célèbre « NC », logo emblématique du comics. Entretien avec Jean-David Morvan, consultant artistique Glénat Comics.

Jean-David Morvan : Kelly Sue, tu as vécu au Japon, non ?

Kelly Sue DeConnick : Oui ! Mais j’étais très, très jeune. Nous vivions à Misawa.

JDM : En fait, je trouvais très intéressant les rapports au genre du manga que l’on peut retrouver dans ton travail. Et puis, j’ai lu que tu parlais de Slam Dunk, que tu avais adapté et dont tu t’étais inspirée pour créer ce sport si particulier, dans Bitch Planet.

KSD : C’est vrai, j’ai adapté les 16 premiers volumes en anglais. Je n’ai pas fait l’intégralité de la série. C’est la seule expérience que j’ai de bande dessinée qui traite du sport. Dans le premier volume de Bitch Planet, nous commençons seulement à présenter le sport qui y est pratiqué. C’est un des principaux éléments de l’histoire et cela va prendre de l’importance par la suite.

JDM : À la fin du premier volume, il y a un chapitre entier sur ce sujet.

KSD : Tout à fait. Tu as raison, Slam Dunk a vraiment été ma seule référence. Au Japon, le manga sportif est une tradition.

JDM : En France, on n’a pas tellement de BD de sport. Ça n’a jamais vraiment marché.

C’est le secret bien gardé de la « non-conformité »… Nous sommes tous non-conformes !

Kelly Sue DeConnick

KSD : Nous n’en avons pas beaucoup non plus, en anglais. Une série très récente traite du catch mais aucune autre ne me vient à l’esprit. Je me souviens très vaguement d’une vieille série, un super-héros / joueur de football américain.

JDM : Et dans Bitch Planet, tu as établi des règles très précises pour ce sport. Et tu te rapproches vraiment des mangas, dans lesquels les Japonais expliquent vraiment le principe des sports dont ils traitent.

KSD : C’est exactement ce à quoi j’espérais aboutir ! (rires) J’ai lu quelques reviews à propos de Bitch Planet, dans lesquelles les gens déclaraient ne pas comprendre le principe… Mais nous avons réalisé une double page entière pour expliquer les règles !

JDM : Pour moi, c’était très clair.

KSD : Nous avons créé une infographie complète !

JDM : Pour rester dans les références japonaises, j’ai lu aussi lu dans une interview que tu parlais du film Sasori, la Femme Scorpion. Bitch Planet est une histoire carcérale. Aux États-Unis, il y a eu beaucoup de films sur les prisons. C’est intéressant d’aller chercher du côté japonais : l’ambiance de Sasori est beaucoup plus malsaine que ce que peuvent faire les Américains.

KSD : C’est parce que c’est le film que je préfère. Et il est adapté d’un manga ! Mais je ne l’ai jamais trouvé…

JDM : Moi non plus. Il y en a un autre, magnifique : Lady Snow Blood.

KSD : J’adore ! Dark Horse l’a édité, aux États-Unis. D’ailleurs, quand Dark Horse a annoncé en avoir acquis les droits, je leur ai téléphoné pour leur proposer d’en réaliser l’adaptation gratuitement. Mais l’éditeur a préféré s’en charger…

JDM : C’est une histoire géniale. Et plus l’histoire avance, au fil des cinq films, plus l’histoire devient complètement barrée.

KSD : Jonathan Demme a aussi réalisé un film d’exploitation. Il est tout aussi dingue. Chaque personnage a droit à une séquence rêvée. Celle de… est une comédie musicale dans une salle de bain. C’est du n’importe quoi, et j’adore ça ! Mais il n’arrive pas à la cheville de ceux des Japonais.

JDM : Je ne sais pas pourquoi les Japonais font des trucs aussi fous…

La Catholique, l'idéal féminin du monde de Bitch Planet

KSD : Aucune idée ! Peut-être que la bombe atomique les a boostés, culturellement.

JDM : Tous les personnages de ces films sont « non-conformes » ! Pas seulement les femmes. Tous.

KSD : C’est le secret bien gardé de la « non-conformité »… Nous sommes tous non-conformes ! La « non-conformité », ce n’est pas le fait de se qualifier, de dire « Je suis trop punk rock ! », mais plutôt : « Je ne suis pas celle que vous voulez que je sois. » Dans Bitch Planet, la seule femme vraiment « conforme » est rose. C’est un hologramme. La femme conforme idéale n’existe pas.

Beaucoup de gens se sont fait tatouer le logo que l’on a créé : NC, pour « non-conforme ». Des hommes m’ont demandé si ça posait problème qu’ils se le fassent tatouer, certains se demandaient si c’était réservé aux femmes… Ce n’est pas à moi de décider !

Vous pouvez très bien ressembler à quelqu’un issu d’un milieu privilégié, à un Américain blanc et riche : de l’extérieur, tout semble parfait, vous ne manquez de rien. Mais peut-être qu’intérieurement, vous luttez contre une dépression ? Peut-être êtes-vous gay ? À l’intérieur, une partie de vous n’est peut-être pas ce que le monde exige de vous… Probablement d’ailleurs, une partie de vous est exactement ce que le monde vous demande de ne pas être… Voilà l’idée.

On voit que certaines personnes sont « non-conformes » au premier coup d’œil. Et certains sont punis, pour ça. Si vous avez la chance d’avoir cette apparence de conformité, vous payez un tribut moins élevé. Mais vous ne vous en sortez pas indemne non plus.

Ce qui est sûr, c’est que cet hologramme n’existe pas. Aucun humain.

Kamau Kogo, l'une des héroïnes de Bitch Planet

JDM : Le plus fort est peut-être qu’à la fin, les gens s’autocensurent. La société n’a plus besoin de faire pression, c’est l’individu lui-même qui se corrige.

KSD : Dans le monde de Bitch Planet, la « non-conformité » n’est pas quelque chose que l’on choisit. C’est une étiquette qui nous est collée et qui vous dit : « Vous n’êtes pas ce que l’on vous a demandé d’être. Vous n’êtes pas une bonne personne. »

Dans un deuxième temps, les gens ont décidé de s’approprier cette expression à double sens. « Non-conforme » veut dire aussi « je refuse de me plier à vos règles ».

La société me dit que je suis « non-conforme », alors je lui réponds « Putain, ouais je le suis. Et je suis parfaite ainsi. »

« Je refuse de me détester parce que je ne rentre pas dans du 36. » Ou bien, « parce que je n’ai pas envie de sourire, quand je marche dans la rue. » « Mon existence n’est pas destinée à être un spectacle, pour vous. »

JDM : Un proverbe japonais dit : « Le clou qui dépasse appelle le marteau ». Dans Bitch Planet, le clou a été comme arraché et envoyé sur une autre planète.

KSD : Oui, j’adore ce rapprochement ! Récemment, j’ai lu qu’au Parlement japonais, une femme a été harcelée et sifflée. Je crois qu’il s’agissait d’un projet de loi pour les mères qui travaillent.

La « non-conformité », ce n’est pas le fait de se qualifier, de dire « Je suis trop punk rock ! », mais plutôt : « Je ne suis pas celle que vous voulez que je sois. »

Kelly Sue DeConnick

Des hommes lui criaient après, elle a fondu en larmes. Pour une société et une culture si obsédées par le respect… Il semble bien que les femmes ne soient pas aptes à recevoir le même niveau de respect que les hommes.

JDM : Comment as-tu trouvé ce concept de « non-conformité » ? Est-ce l’histoire que tu racontais qui t’y as menée, ou bien tu l’avais bien en amont, avant d’entamer cette histoire ?

KSD : La base de mon histoire, c’était : science-fiction et sport de gladiateurs. Je savais que je voulais opposer les femmes aux hommes. C’était mon idée de départ. Ensuite, c’est devenu Bitch Planet : sont-elles des criminelles ? Qu’ont-elles fait de mal ? Et puis, Valentine a créé ce logo magnifique et pourtant très simple : NC. Le deuxième arc s’intitulera « President Bitch » et on en apprendra plus sur cette société, sa politique et le sport qui y est pratiqué. Mais, pour la France, ce n’est pas pour tout de suite 🙂 Je vous donne d’abord rendez-vous au printemps pour la sortie du premier tome !

Vous sentez-vous, vous aussi, « Non-Conforme » ? Avez-vous envie de lire Bitch Planet ?

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