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Ivan Brandon - bureau

Comment a débuté la carrière d’Ivan Brandon ? Que pense-t-il de l’évolution du marché américain du comics ? Le scénariste de Drifter répond aux questions de Jean-David Morvan, dans cette interview exclusive.

Jean-David Morvan : Tous les auteurs américains que je connais racontent une histoire bien particulière quant à la manière dont ils ont débuté leur carrière d’auteurs de comics. Il ne semble pas y avoir une seule et unique manière de faire, mais énormément de parcours différents. Comment se sont passés tes débuts ?

Ivan Brandon : En effet, je crois que c’est différent pour tout le monde. Mon histoire est assez étrange. Avant l’implosion de la « Bulle Internet », je travaillais dans ce domaine. Et puis, j’ai décidé que je voulais écrire des scénarios de comics et j’ai eu mon premier contrat très vite. J’étais un grand fan de comics et, je me suis simplement assis à une table et je me suis entraîné à écrire des scripts, à mon rythme, sans pression, sans me dire qu’il fallait absolument que je trouve des contrats. Le premier script que j’ai montré à quelqu’un a été The Cross Bronx.

Mon ami Michael Avon Oeming, l’a par la suite co-écrit avec moi, puis dessiné. Et c’est grâce à ce début de script que j’ai pu décrocher ce fameux premier contrat, à peine un mois plus tard. Mon premier script terminé a été publié en moins d’un an.

Après cela, j’ai fait The Terminator, avec Goran Parlov, j’ai travaillé sur une série animée pour enfants, puis, j’ai enfin fini Cross Bronx. C’est cette série qui a attiré l’attention de Marvel et DC Comics.

Drifter - Cover

JDM : Oui, je discutais l’autre jour avec CB Cebulski (Agent de Marvel) et il me disait qu’aux États-Unis, on ne contacte pas directement Marvel ou DC : ce sont eux qui nous contactent. Tout ce qu’il faut, dans un premier temps, c’est travailler pour de plus petits éditeurs.

IB : Oui, en fait, je ne cherchais pas activement à travailler pour ces deux éditeurs. Et aujourd’hui, c’est l’opposé : les auteurs passent de Marvel / DC à Image Comics. Mais à l’époque, oui, ça se passait comme ça.

Mais quel que soit notre but, je donnerais toujours le même conseil : il faut amener aux éditeurs un projet complet, terminé, qui montre que l’on est capable de raconter une histoire du début à la fin.

Si votre histoire est bonne, les gens vont vouloir la lire. Sam Humphries en est l’exemple parfait : c’est un auteur exclusif Marvel, aujourd’hui, et avant cela, il avait seulement autoédité un comics. Il a construit lui-même sa réputation, sur internet. C’est ce qui a plu à Marvel.

JDM : Mais aujourd’hui, comme tu le disais, les auteurs travaillent chez Marvel / DC pour pouvoir aller ensuite chez Image.

IB : (rires) Pas exactement, mais on se dirige dans cette direction. Tu sais, chez Image, tu peux tester tous les styles que tu veux, faire imprimer presque tous ce que tu veux. Même en France, le monde de l’édition est plus limitatif au niveau des formats.

Je pense aussi qu’une des raisons pour laquelle les auteurs se tournent vers le « creator-owned », est qu’au bout d’un moment, leur carrière tourne en rond. Aux États-Unis, nous avons n’avons un très mauvais système de santé. Les auteurs réalisent qu’ils n’ont pas de protection sociale pour leur retraite, pas d’argent de côté… Même les auteurs les plus en vue savent qu’un jour, ils auront moins de succès. C’est comme ça que ça marche. Le « creator-owned » est une sorte d’investissement pour le futur : les auteurs gardent tous les droits.

J’étais un grand fan de comics ; je me suis simplement assis à une table et je me suis entraîné à écrire des scripts, à mon rythme, sans pression.

Ivan Brandon

JDM : L’explosion d’Image Comics est vraiment intéressante : on se rend compte que la BD américaine qui était d’un côté très underground, rock-and-roll, et de l’autre côté, orientée exclusivement super-héros, permet désormais aux auteurs américains de revenir dans la bande dessinée de genre. Et tout à coup, la BD américaine, en revenant à ses sources, se rapproche de la BD franco-belge.

IB : Les comics publiés par Image sont ce que j’appelle de l’ « indie mainstream », ils plaisent à un public bien plus large, y compris des gens qui n’avaient jamais lu de comics, et d’autres qui se sont lassés des histoires de super-héros. Les lecteurs me racontent souvent cela dans des lettres ou pendant les comic cons.

SURVIVRE - Drifter

JDM : Et, rétrospectivement, on se rend compte que la plupart des grands auteurs ayant travaillé chez DC et Marvel, ont vécu des moments où ils se sont arrêtés de produire. Peut-être étaient-ils fatigués, aspirés par Marvel / DC, par le rythme et la quantité de travail. Et au Japon, dans l’industrie du manga, on observe le même genre de « trous » dans les carrières. C’est en revanche rare, en Europe…

IB : Ça peut en effet être frustrant de travailler sans cesse sur la même série, de créer toujours la même chose. Je ne veux  critiquer personne et il s’agit de séries, de livres que j’adore. Mais par nature, ce système est cyclique. Et c’est fatigant de toujours recycler, de travailler sur les mêmes personnages et événements. Les auteurs cherchent donc d’autres moyens d’exprimer leur créativité. Mais je connais aussi des auteurs qui sont très heureux de travailler sur du Batman pendant toute leur carrière et qui n’envisage pas une minute le « creator-owned ».

JDM : Et à propos de créativité, comment décides-tu de la structure de tes séries ? Je sais que le nombre de chapitres (floppies) par arc narratif est assez libre… On peut prendre Drifter, pour exemple. Est-ce qu’il s’agit d’une discussion groupée entre vous, auteurs, et l’éditeur ?

IB : Oh, cela se fait assez naturellement… À savoir : les commerciaux n’aiment pas vraiment que les arcs narratifs aient moins de cinq chapitres. Moi, je n’aime pas quand c’est très, très long : ça demande un gros investissement aux lecteurs. Cinq, ça me semble bien. Traditionnellement, les séries comprenaient six numéros.

Pour Drifter, c’est venu naturellement, tant pour le nombre de chapitres que pour le nombre de pages (entre 19 et 26 par floppie, dans le premier arc).

JDM : Le « creator-owned », permet une plus grande liberté dans les histoires et dans les formats… Nous n’avons pas encore ça, en France… On reste sur 46 pages.

IB : C’est ce qui me plaît avec votre collection, Glénat Comics ! Il s’agit d’un hybride entre les bandes dessinées française et américaine !

JDM : Et quand tu inventes une nouvelle histoire, Drifter ou une autre, comment vois-tu les choses ? Est-ce que tu pars d’une histoire dans laquelle tu situes des personnages, ou est-ce que tu crées des personnages auxquels tu vas faire vivre une histoire ?

IB : Parfois, j’ai simplement un titre qui me vient en tête et, comme je l’aime bien, je lui trouve une histoire. (rires) Mais quand j’écris, je place toujours les personnages au premier plan et ensuite je réfléchis à ce qui peut leur arriver. Je pense que si l’on a de bons personnages que l’on a envie de suivre, le reste vient tout seul.

JDM : À la manière japonaise, donc. En France, on part plus souvent d’un concept, d’une histoire. Mais c’est vrai que la tradition des super-héros place les personnages en premier.

IB : Mais l’industrie du comics est désormais tellement obsédée par Hollywood, qu’elle tend à mettre l’accent sur les histoires. Ils anticipent sur les films.

JDM : Et quand tu proposes un projet à Image, quel est le degré de discussion avec l’éditeur ? Est-ce que tu arrives avec un projet fini, ou tu en parles d’abord avec elle / lui ?

IB : Le deal avec Image est le suivant : tu leur proposes un projet, ils accrochent et acceptent, tu fais ce que tu veux ensuite. Une fois qu’ils ont décidé qu’ils te feraient confiance, ils le font. Je n’ai jamais eu avec eux de discussion sur la direction à donner à une histoire, ou le sujet abordé

Vaisseau Drifter

JDM : Et donc, pour Drifter, tu es allé les voir avec un dossier, des pages déjà dessinées par Nic Klein ?

IB : Normalement, tu es sensé leur apporter au moins cinq pages dessinées, coloriées et lettrées. Je travaille pour Image depuis 13 ans. Je leur ai simplement passé un coup de fil pour leur parler du pitch et ils ont accepté (rires).

On a eu beaucoup de chance avec Drifter, c’est vraiment un projet de rêve.

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