Partager :

Suite de l’entretien. Charles Soule, auteur de Letter 44, et Jean-David Morvan, consultant artistique Glénat Comics, discutent du métier de scénariste et comparent l’univers du comics à l’édition franco-belge. Vous avez des questions pour eux ? N’hésitez pas à commenter et nous leur transmettrons.

Pour lire la première partie, cliquez-ici.

Jean-David Morvan : Chaque livre est une tentative. C’est ce qui rend notre métier si intéressant. Mais c’est vrai qu’en France, les éditeurs ne viennent pas vraiment nous chercher. C’est plutôt nous qui allons vers eux. Alors qu’avec Marvel et DC, j’ai entendu C.B. Cebulski (agent omnipotent de Marvel) dire ce sont eux qui contactaient les auteurs. Et c’est peut-être inutile de leur envoyer nos travaux ?

Charles Soule : C’est vrai si tu ne t’es pas encore construit de réputation. Aux États-Unis, l’industrie du comics semble très grosse, mais en vérité c’est un petit monde. Si j’aime le travail d’un artiste ou d’un auteur, je peux le montrer à Marvel ou DC. Et ils sont susceptibles ensuite de le contacter pour une série. Mais la seule manière pour un auteur de se faire connaître auprès des autres créateurs, c’est de parvenir à se faire publier chez un éditeur plus petit.

Il y a quelques années, un ami m’a présenté Ryan Browne, l’auteur de God Hates Astronauts. J’ai adoré son travail et nous sommes devenus de très bons amis. J’ai pu montrer son travail chez Marvel et ils lui ont donné du boulot. C’est souvent comme cela que ça se passe. Parfois, si un artiste est exceptionnellement bon, il peut aller lui-même trouver Marvel ou DC, mais c’est très rare. Et ça ne fonctionne jamais pour les scénaristes. C’est pareil en France, non ?

JDM : Ça va paraître étrange ce que je vais dire, mais en France, les éditeurs lisaient rarement les scénarios. Je dois avouer que ça a un peu changé désormais. Ils lisaient la baseline, regardaient les pages tests, et on partait là-dessus. Ou pas. Encore aujourd’hui, et c’est tout à leur honneur car ils nous font confiance, il est très rare que les éditeurs exercent un contrôle créatif sur le scénario.

CS : C’est super !

En fait, j’ai un carnet dédié à chaque série que j’écris. Dans mon carnet Letter 44, mes idées pour tous les prochains numéros sont déjà notées.

Charles Soule

JDM : Oui ! J’ai signé une série, je ne dirai pas laquelle, pour laquelle je sais que l’éditeur n’a jamais regardé le scénario. Il l’aurait refusé s’il l’avait lu, c’est sûr ! Mais une fois le travail fait, il en était content. Et la série s’est bien vendue.

CS : Ici aussi, ils nous embauchent pour faire ce en quoi on est doués. Je n’ai jamais eu à batailler beaucoup avec mes éditeurs. Tu sais, on a toujours une vision bien définie de ce que l’on veut pour une histoire et si le contrôle artistique est trop présent, si l’on dérive et que l’on se retrouve très loin de l’idée de départ, autant laisser tomber.

JDM : C’est ce qu’il m’est arrivé sur un Spiderman qu’on avait signé chez Marvel, grâce à Olivier Jalabert, et qui ne verra jamais le jour. Les incessantes demandes de retravailler le scénario dans telle ou telle direction ont fait que l’histoire ne me semblait plus du tout intéressante, et surtout pas du tout représentative de que que je savais faire. C’était frustrant, d’autant que les pages étaient belles.

CS : Une question intéressée : en France, vous gardez tous les droits pour vos bandes dessinées ?

JDM : Non. En France, c’est du cinquante-cinquante avec l’éditeur. On se trouve quelque part dans une zone entre le « work-for-hire » et le « creator-owned » dont tu parlais tout à l’heure. L’éditeur paie un prix par page, que l’on divise entre le scénariste, le dessinateur et le coloriste. Ensuite, on touche des droits d’auteur (10 ou 12 % sur le prix du livre). Ce système est protecteur mais parfois pesant : Les droits appartiennent à moitié aux auteurs et à moitié à l’éditeur. Mais au fond, c’est toujours l’éditeur qui décide.

CS : Donc l’éditeur décide si les droits seront cédés pour faire un film, par exemple ?

JDM : Ils sont obligés de demander aux auteurs et de refaire un contrat à part. Mais cela arrive très rarement par chez nous… Et si l’éditeur décide d’arrêter une série en cours de route, il peut tout de même garder tous les droits.

CS : Hum… Ici, on récupère nos droits après un certains temps. La loi a évolué au cours des dix dernières année, et c’est de mieux en mieux.

JDM : Parlons un peu de Letter 44, qui est nommé à Angoulême, bravo ! Tu avais prévu le nombre de tomes dès le départ ?

CS : Je savais très bien, dès le début, où je voulais emmener mon histoire. Ce qui est super avec Oni Press, c’est qu’ils ont pour habitude de laisser les histoires voguer jusqu’à leur conclusion. C’est en partie pour cela que je voulais travailler avec eux. Après les six premiers numéros, qui ont très bien marché, nous avons fait le point et ils m’ont demandé jusqu’où je voulais aller. Ils ont donné leur feu vert pour mener à bien le projet entièrement. J’avais fixé un total de 35 chapitres. J’ai terminé le numéro 27 et la fin approche. C’est un sentiment étrange de me dire que j’aurai terminé de tout écrire d’ici l’été prochain.

Fiches albums :

Letter 44 - Tome 1

Letter 44 – Tome 1

Letter 44 - Tome 2

Letter 44 – Tome 2

Quand j’écrirai les dernières pages, ce sera un jour bien étrange. En fait, j’ai un carnet dédié à chaque série que j’écris. Dans mon carnet Letter 44, toutes mes idées pour les huit prochains numéros sont déjà écrites. Je sais exactement ce qu’il va se passer. Je pourrais tout écrire demain. J’ai encore beaucoup de travail sur cette série mais j’ai l’impression que la fin va arriver très vite. Trop. Pour moi surtout d’ailleurs, plus que pour les lecteurs.

JDM : La première fois que j’ai fini une série qui avait duré vraiment longtemps, ça m’a fait très bizarre…

CS : C’est comme un membre de notre famille à qui l’on doit dire au revoir ! Et tu as travaillé de nouveau sur ce projet, par la suite ?

JDM : Oui, c’était la série Nomad, aussi chez Glénat, d’ailleurs. Presque dix ans après, on a refait deux bouquins. Une suite inattendue.

CS : Et tu t’es remis directement dans le bain ? Ou est-ce que tu sentais les choses différemment ? Dix ans, c’est très long. On n’est plus la même personne après tant de temps.

JDM : tout à fait, j’ai fait évoluer mon personnage principal.

CS : J’adore ce genre de choses. J’écris vraiment depuis une dizaine d’années. Cela ne me permet de gagner ma vie que depuis cinq ans. Ma manière d’écrire a beaucoup évolué, je m’en rends compte. J’ai hâte de voir comment j’écrirai après 20, 30, 40 ans d’activité. Si je suis toujours vivant (rires).

JDM : C’est souvent une des couches de mes BDs, en toile de fond : en relisant nos livres, on retrouve la personne que l’on était 10 ans en arrière. Et on voit comment on a évolué.

J’ai écrit pas mal d’histoires sur des personnages qui repensent à eux-mêmes et qui se disent « Voilà comment j’étais, voilà comment j’ai agi à cette période. Et aujourd’hui, je ne ferais plus pareil »

CS : Pour moi, être un bon écrivain, c’est être capable d’observer le monde et de le retranscrire sur une page. Mais parfois, on est obligé d’écrire sur des sujets pour lesquels nous n’avons pas de référence, pas de point d’observation.

JDM : Comme la science-fiction.

CS : Exactement. Ou des sentiments que l’on n’a jamais éprouvés. Comment fais-tu tes recherches, comment parviens-tu à faire autorité sur des sujets que personne ne connaît ?

JDM : Personnellement, pour des sentiments, ou des pays que je ne connais pas encore, je lis énormément. Le tout est d’essayer de sortir du cliché. Et puis, j’essaye de travailler avec des dessinateurs des pays concernés, ou qui eux ont peut-être vécu telle ou telle situation. Leur narration graphique rendra les choses justes.

CS : Je lis aussi tellement !

J’écris vraiment depuis une dizaine d’années. Cela ne me permet de gagner ma vie que depuis cinq ans. Ma manière d’écrire a beaucoup évolué, je m’en rends compte.

Charles Soule

JDM : On trouve beaucoup de clichés dans les comics. Et comme on est nous-mêmes des lecteurs et des fans, on peut avoir envie de reproduire ces clichés. Il faut s’empêcher d’être fan, d’une certaine manière.

CS : C’est vrai. D’un autre côté, ces clichés sont presque des outils ; ils font partie intégrante de ce genre. On peut les utiliser intelligemment, jouer avec les attentes des lecteurs…

Quand je dois donner à des personnages des sentiments que je n’ai jamais vécus, j’ai deux techniques : m’asseoir et y réfléchir puissamment en essayant de me mettre à la place des personnages, ou discuter avec d’autres gens.

J’ai récemment dû écrire sur le sujet des fausses couches. J’avais beau me dire « Voilà comment je réagirais », je savais que je considérais la chose d’un point de vue masculin. J’ai simplement demandé à ma femme comment elle se sentirait dans cette situation.

Pour Letter 44, je suis en contact avec des gens qui travaillent pour la NASA et qui sont en mesure de répondre à mes questions techniques. Je pense que c’est possible aussi avec les sentiments. En vérité, le plus important est d’être capable de se dire que l’on écrit sur des sujets que l’on ne connaît pas. Ou pas encore.

JDM : Pour moi, c’est comme pour les chanteurs. Un jeune chanteur peut être très bon techniquement. Mais il n’y a qu’avec l’âge qu’il acquiert l’émotion… Elle vient du vécu.

CS : C’est pareil oui. Écrire, c’est retranscrire son expérience, les émotions, les sentiments.

JDM : Une dernière question. En France, quand on me demande mon secteur d’activité et que je réponds « de la bande dessinée », les gens ajoutent «  Non, mais comme vrai métier, qu’est-ce que vous faites ? » Et à toi, ça ne te fait pas drôle d’avoir eu un vrai métier sérieux et rentrer dans le monde du comics ?

CS : C’est très étrange, en effet. La plupart du temps, quand quelqu’un veut prendre un avocat, il fait des recherches sur Google. Sur Google, « Charles Soule », mon site pour mon métier d’avocat est désormais tombé en quatrième page des résultats. Avant, ce ne sont plus que mes comics. Personnellement, si je devais choisir un avocat, je ne suis pas sûr d’en vouloir un qui ait aussi une occupation aussi chronophage !

C’est une transition naturelle pour moi, qui se fait progressivement. Je suis content de laisser ce métier derrière moi et de réaliser mon rêve.

JDM : Merci, Charles !

Suivez-nous sur Facebook

Partager :