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Charles Soule, auteur de Letter 44, et Jean-David Morvan, consultant artistique Glénat Comics, discutent du métier de scénariste et comparent l’univers du comics à l’édition franco-belge. Vous avez des questions pour eux ? N’hésitez pas à commenter et nous leur transmettrons.

Jean-David Morvan : Personnellement, je trouve notre métier de scénariste incroyable. Surtout quand on regarde le parcours qui nous a permis d’arriver là : Quelle chance il a fallu… C’est toujours étonnant de se rendre compte que l’on fait le métier dont on a toujours rêvé. Comment as-tu su que tu voulais faire ce métier et quel effet cela te fait d’y être parvenu ?

Charles Soule : Tu sais, je suis aussi avocat et musicien, depuis de nombreuses années. Je me suis toujours défini comme quelqu’un de créatif. Ça va te sembler idiot, mais quand je suis allé en fac de droit, je me suis rendu compte qu’en tant qu’avocat, je ne pourrai plus jamais être créatif de la même manière qu’auparavant. Au moins au début. Quand tu commences dans ce domaine, tu travailles 80, 100 heures par semaine pour le cabinet qui t’emploie.

Alors je me suis demandé ce que je pouvais bien faire, quelque chose d’autre que la musique, pour continuer à être créatif.

Selon moi, le « creator-owned » construit des relations plus fortes entre les auteurs.

Charles Soule

J’ai donc commencé à écrire un roman. Dès le lendemain de l’examen du barreau. C’était un roman sur la Chine (j’ai fait des études de culture chinoise et parle la langue). Mais écrire des romans est une activité solitaire… Alors, j’ai commencé à fréquenter le milieu des comics. En bande dessinée, non seulement le travail est collaboratif mais en plus, il est plus facile de savoir si telle ou telle idée va fonctionner. Il suffit d’écrire un script, de le présenter aux personnes concernées et de voir leur réaction. C’est plus immédiat.

Mes premières histoires courtes ont reçu de bonnes critiques. Strongman a été publié à 500 exemplaires, presque rien, mais il a été lu par « les bonnes personnes ». De fil en aiguille, j’ai pu décrocher des contrats de plus en plus importants.

Quant à la seconde partie de ta question, ce que je ressens… Ça me semble incroyable. Pour réussir dans l’industrie du comics, il faut grimper l’Everest. Une fois, ça ne suffit pas : il faut grimper, encore et encore. Ce n’est pas juste une question de chance. Et aujourd’hui, avec les séries sur lesquelles j’ai le plaisir de travailler, les gens que je rencontre tous les jours… J’ai l’impression de vivre un rêve.

JDM : Je suis tout à fait d’accord, ça fout le vertige.

Moi je pense que j’y suis arrivé parce que quand j’étais plus jeune, j’ai fait des histoires dans un fanzine avec des copains de lycée. Je dessinais mais parfois je leur inventais des histoires, ce qui fait que j’ai appris à travailler en collaboration. Finalement, on a créé un atelier (510 TTC) tous ensemble. Et ce sont eux, les dessinateurs, qui m’ont porté là où je suis, car j’ai toujours travaillé avec des gens de talent. J’ai la chance, je pense d’avoir bon goût en ce qui concerne les dessinateurs de BD.

JDM : Aux États-Unis, la relation avec les dessinateurs est-elle aussi serrée que ce que l’on connaît en France ? Ou est-ce que c’est l’éditeur qui choisit ?

CS : Ça dépend. Il y a deux types de projets ici, aux États-Unis. Ceux qu’on appelle « creator-owned » et les « work-for-hire », les plus répandus. Si tu travailles sur Spiderman, ou Batman, c’est à priori Marvel et DC qui choisissent. Si tu travailles sur tes propres personnages, c’est toi qui fais les choix. Après, c’est mon expérience qui parle et il ne faut pas généraliser, mais selon moi, le « creator-owned » construit des relations plus fortes entre les auteurs. On fait tout ensemble et on est propriétaires de nos créations.

Dans le cas des licences, la relation peut être très proche, mais le rythme de travail est beaucoup plus rapide, et les projets moins longs. On fait équipe pour quelques numéros seulement. Quatre par exemple, pour Death of Wolverine, ou cinq pour Uncanny Inhumans. Ce sont deux manières de travailler tout à fait différentes.

JDM : Est-ce que c’est possible d’arriver un jour chez Marvel ou DC avec un dessinateur et de dire que l’on veut absolument travailler avec lui ?

CS : Il y a bien sûr des exceptions mais habituellement, Marvel / DC viennent me voir et me disent : Charles, nous voudrions que tu écrives ce Daredevil et nous pensons que l’artiste idéal serait Ron Garney. Je peux toujours refuser le projet, j’ai le droit de le faire.

Mais pour le choix de l’artiste, c’est un peu plus compliqué. S’il s’agit d’une personne qui ne conviendrait pas du tout, je peux faire valoir mes arguments ; ils écouteront toujours. Mais ils ne changeraient probablement pas d’avis. Ce qu’ils appellent le Casting, c’est très important pour eux.

Dans tous les cas, mieux vaut ne pas faire cela trop souvent. Ça doit rester une exception. C’est un joker que l’on garde dans sa manche

JDM : Il me semble aussi que c’est vraiment un métier d’opportunités. Je connais trop de gens qui disent non trop souvent, et s’étonnent de ne plus avoir de propositions.

Pour la 2ème BD que j’ai faite, Nomad, mon éditeur nous a demandé si on était capables de faire 136 pages tous les six mois, et on a dit oui. On s’en sentait incapables mais on leur a dit : « Bien sûr ! Allons-y ! » .

CS : Si on ne saisit pas ce genre d’opportunités, c’est qu’au fond on a peur de sortir de sa zone de confort.

Et du coup, on peut être sûr que personne ne viendra plus pénétrer dans votre bulle. Peut-être finalement que j’ai pu travailler sur telle ou telle série car une autre personne avait refusé… Je l’en remercie au passage. Chaque livre, chaque histoire, nous offre l’opportunité d’exceller dans notre boulot, de déclencher des sentiments chez les lecteurs. En ce moment, je suis obligé de refuser des projets car je n’ai pas assez de temps pour tout faire. Mais dans l’ensemble, j’adore les challenges. Pas toi ?

JDM : C’est le moins que l’on puisse dire !

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